jeudi 4 août 2022

Ombre familiale

     

 

    Que ce soit dans l'interprétation des rêves ou la compréhension des mythes, force est de constater que le langage symbolique occupe une place mineure au sein de la théorie freudienne. Il est là pour présenter le récit, pour "donner au sujet sa forme poétique". L'exemple le plus notable est celui de la tragédie oedipienne censée illustrer , en psychanalyse, le complexe du même nom, le désir inconscient de l'enfant d'évincer le père pour s'accaparer la mère. 

Pourtant, si l'on respecte la valeur des symboles, l'interprétation du mythe révèle, non pas le stade infantile d'amour pour le sexe opposé et d'hostilité pour le parent de même sexe, mais un autre thème, fondamental et moins littéral, du destin foudroyé en pleine réalisation à la suite d'une occultation du bagage originel.  

De par ses antécédents  familiaux, l'homme porte en lui une ombre, un fardeau. Il hérite d'une problématique ancestrale parfois très noire qui se manifeste par un aspect bancal, des failles, des vulnérabilités particulières dans sa personnalité, ou encore par des difficultés récurrentes qu'il importe d'assumer avec justesse pour pouvoir avancer dans l'existence. 

Seulement l'homme peut ne rien percevoir de cette réalité intérieure s'il s'est coupé de ses racines pour se construire en force avec un moi très énergique et combatif. Il peut user de son intelligence, acquérir des moyens,  obtenir une bonne situation sociale et se conforter dans l'idée que c'est par la volonté, par l'acquisition d'une personnalité libre et responsable qu'il est possible de vaincre les obstacles. 

Mais il arrive un moment où le bagage originel se rappelle à lui avec plus d'insistance. S'il n'est pas entendu et compris à temps, ce bagage peut le conduire à la décadence et aux pires extrémités. Le drame d'Oedipe est là pour nous rappeler que le moi doté du libre-arbitre ne choisit pas son destin à la carte. 

    Sa liberté réside plutôt dans l'aptitude à reconnaître et à bien réaliser son destin, notamment lors de la confrontation avec l'ombre.Tous les dangers proviennent de l'ombre refoulée, non prise en charge. C'est elle qui se montre particulièrement nuisible, parce qu'elle suit un mouvement de chute et se transmet insidieusement aux générations suivantes

Ignorant tout de ses racines familiales, le héros grec semble à l'abri des funestes prédictions de l'oracle : il n'est pas limité dans son expansion. Courageux et intelligent, il quitte la sécurité du foyer et relève avec brio les défis qui se présentent sur son chemin (lui seul triomphe du sphinx en apportant les bonnes réponses). Rien ne lui résiste, son avenir semble promis à une belle réussite puisqu'il devient le roi, le maître. Pourtant l'irréparable se produit parce qu'il n'a pas reconnu à temps la véritable énigme dont il avait à répondre. Par dépit, et comme pour sanctionner son aveuglement, Oedipe en vient alors à se crever les yeux.

Il importe en effet de saisir la nature et les contenus de l'ombre qui s'avèrent pour partie légués par l'héritage familial, et pour partie par les expériences personnelles

Les qualités particulières, les talents, les vocations ne peuvent réellement s'épanouir, la réussite matérielle reste précaire, illusoire ou partielle, s'il 'y a pas de confrontation avec l'ombre. C'est elle le monstre, le gardien du seuil implacable dont il faut triompher pour que s'ouvre la voie de la vraie réalisation humaine. 

    Livrée à elle-même, l'ombre ne donne en effet rien de bon, elle pèse intérieurement et apparaît même, selon le mythe grec, animée d'une intention maligne, au service d'un contre-programme. 

La topique freudienne distingue trois instances au sein de la psyché : le "ça" où s'entassent les pulsions refoulées, le "surmoi" à l'origine d'une pression sociale, et le "moi" qui abrite la conscience, les caractéristique personnelles et les réseaux psychiques permettant de canaliser l'énergie. Mais d'autres instances, perceptibles dans les rêves, se forment dans la couche obscure de la psyché, qui ne peuvent être confondues avec le réservoir pulsionnel en raison de leur organisation cohérent et de leur vouloir propre. Il s'agit des conglomérats d'ombre capables, à l'instar du surmoi, d'imposer leur schéma

S'ils freinent l'élan dynamique, s'ils expriment un manque dont l'origine est à rechercher dans le vécu personnel ou familial, ils constituent aussi un potentiel riche de promesses et ne sont pas d'emblée à condamner. 

Mais ils peuvent mal tourner lorsqu'ils ne sont ni reconnus ni pris en charge, car, avec le temps, les contenus fermentent et piègent le moi à devenir malgré lui l'instrument du néant. Leur contre-dynamisme rappelle la pulsion de mort de Freud, sans toutefois la rejoindre. Car cette dernière s'oppose à la pulsion sexuelle non pour l'annuler mais pour appeler des rectifications, des remises en question, elle n'est pas réellement une pulsion de mort (au sens d'anéantissement) mais une résistance qui fait partie intégrante de la vie et la sert (telle la mort, dont la vocation consiste à sonner l'heure du bilan). 

Dans le cas présent, ce qui anime ces conglomérats d'ombre ne relève plus du jeu duel d'une nature évolutive, partagée entre frein et expansion, mais d'un mouvement calculé, né du mental humain, qui cherche à "voler" l'ombre, à la détourner de la plainte initiale pour annihiler toute évolution. Son origine dépasse l'histoire personnelle et touche au versant noir de la lignée présent en tout individu.

La psychanalyse souligne, et à juste titre, l'importance du travail sur l'inconscient, mais elle s'aventure parfois en terrain miné et méconnaît la nécessité de renforcer, d'éveiller la conscience pour mener à bien une telle entreprise. La mise en évidence des schémas et mécanismes inconscients peut susciter des troubles et entamer l'équilibre psychique si le rayon d'action de la conscience reste inchangé, déterminé exclusivement par une logique analytique dépourvue d'inventivité. 

La vision freudienne, trop limitée, ne peut prémunir contre les dangers d'une exploration des gouffres ni proposer de nouvelles perspectives de développement devant les tragédies, les épreuves douloureuses qui dépassent les petits soucis de la vie quotidienne, le sujet ne trouve pas le remède, il ne sait pas quoi faire. 

Il ne voit pas, justement parce que pour voir, il faut quitter la personnalité de surface, toucher son propre génie créateur et découvrir son identité véritable, sa nature à la fois unique et universelle. C'est l'éveil de la conscience ordinaire à une réalité plus vaste qui peut l'aider, car cette ouverture encourage, "stimule" le mouvement naturel, mais trop souvent occulté, de l'imagination active qui cherche à soutenir le développement personnel. Les rêves deviennent alors beaucoup plus riches et structurés, les symboles plus énigmatiques et davantage portés à la résolution des tensions générées par l'ombre

La psychologie jungienne, à ce titre, est intéressante, car elle a bien saisi le travail inlassable, défini en termes d'individuation, qui pousse l'homme à réaliser son être vrai, à recouvrer sa totalité, son Soi.

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Dominique Charrière
"Les rêves et la chair du monde"
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