mercredi 28 décembre 2016

Pensée chinoise, nombre et temps

Mercredi 28 décembre 2016


Tandis que la pensée occidentale des nombres n'a cessé, de façon générale, 
d'appliquer exclusivement  son attention à l'aspect quantitatif ou abstrait du nombre,
 l'esprit chinois a emprunté un chemin tout différent : 
Marcel Granet a montré dans son ouvrage classique "La pensée chinoise
que, pour la Chine, les nombres ne sont en aucune manière des grandeurs quantitatives, 
mais des "emblèmes"
(ce terme équivaut chez Granet à celui de "symbole" chez Jung).
(...)



Ainsi les nombres servent avant tout à "figurer 
les formes circonstancielles de l'Unité, ou plutôt du Total." 
Le terme important est ici celui de "formes circonstancielles", 
car on y relève une nouvelle connexion de pensée : 
une relation avec le temps.
(...)

Cet aspect temporel du nombre est en relation étroite 
avec la nature générale de la pensée chinoise primitive, 
qui était reliée au principe de synchronicité et non à celui de causalité. 
Il convient par suite d'examiner une nouvelle fois la différence 
entre les deux modes d'observation, l'un causal, l'autre synchronistique.


Dans sa préface à l'édition anglaise du Yi King, Jung en donne la description suivante : 
"Tout comme la causalité décrit la succession des événements,
la synchronicité, chez les chinois, s'occupe de leur coïncidence
Le point de vue causal nous raconte une histoire dramatique 
sur la manière dont D est venu à l'existence; 
il a tiré son existence de C, qui existait avant D, 
et C à son tour avait un père B, etc.

De son côté la vision synchronistique s'efforce de produire 
un tableau de coïncidences d'une égale signification. 
Comment se fait-il que A', B', C', D', etc, apparaissent tous 
au même moment et au même endroit ? 
Cela se produit tout d'abord parce que les événements physiques A' et B' 
sont de même qualité que les événements psychiques C' et D', 
et ensuite parce que ce sont autant d'exposants 
d'une seule et même situation momentanée.
 Cette situation est censée représenter un tableau
lisible et compréhensible.

Le modèle de pensée causale présuppose un laps de temps "linéaire" , 
une succession d'événements engendrés par le "flux" d'une fonction 
(succession causale dans le temps A=>B=>C=>D)

Le modèle chinois ressemble davantage à un champ :
le champ des événements synchronistiques. 
Ils se groupent autour du moment tx et de ses qualités spécifiques. 
Ils sont placés dans le "champ de qualité" du moment tx.



L'une et l'autre conceptions, celle de l'Orient comme celle de l'Occident, 
reposent sur une structure psychophysique de l'univers.
Dans l'univers microphysique de l'Occident, en effet, 
l'observateur et son modèle de pensée qui le conduit à faire l'expérience 
doivent tous deux être pris en considération, 
tandis qu'en Orient la condition d'ensemble psychique, subjective, de l'explorateur 
doit être considérée comme faisant partie du "champ qualitatif" du moment.

La physique occidentale parle de la "coupe" que l'observateur réalise arbitrairement 
pour isoler le phénomène qui l'intéresse. 
Dans la mantique orientale, l'analogue de la "coupe" est l'acte consistant 
à répartir les baguettes d'achillée ou à jeter les pièces, 
acte par lequel l'observateur intervient activement 
pour tenter de déterminer la qualité du moment tx.

Tandis que, dans notre calcul des probabilités, le nombre est employé
 pour décrire les connexions statistiquement significatives dans la nature, 
il sert en Chine à déterminer plus exactement la qualité 
des "kairos" synchronistiques.




Et de même que nous observons un isomorphisme 
entre la série quantitative des nombres et un déroulement temporel "linéaire", 
les nombres individuels étaient considérés par la Chine comme constituant 
un reflet fidèle du temps connu qualitativement.

Cette dernière manière de voir présuppose 
que le temps n'est pas un "cadre vide" 
à l'intérieur duquel se produisent les événements, 
mais un continuum concret contenant des qualités ou des conditions fondamentales 
qui peuvent se manifester en différents endroits dans une relative simultanéité
suivant un parallélisme dont l'explication n'est pas causale, 
comme par exemple dans le cas d'apparitions simultanée de pensées, 
de symboles ou d'états psychiques identiques.

Le fameux "Livre des transformations" est entièrement bâti sur de tels présupposés, 
et son procédé numérique vise à saisir ce "facteur formel" dans le déroulement temporel.



Mais que le nombre soit, comme en Occident, utilisé en tant que chiffre ou mesure 
pour le calcul de probabilités quantitatives ou qu'on l'emploie, 
en Chine, sous son aspect qualitatif, 
comme élément d'ordre symbolique, 
il est une chose qui lui demeure commune : 
il sert à saisir des régularités, c'est-à-dire à établir un ordre.

C'est pourquoi Jung déclare que le nombre est, pour notre esprit,
 l'instrument le plus propre à créer ou à saisir un ordre.
 Il constitue l'élément d'ordre le plus primitif de l'esprit humain. 
Du point de vue psychologique, le nombre peut ainsi être défini
 comme un archétype de l'ordre devenu conscient.

Toutefois l'on doit entendre ici par "esprit" un dynamisme opérant à partir de l'inconscient 
dont les aspects d'ordre, lorsqu'ils deviennent conscients pour nous, 
entrent comme représentation numérique dans le champ de vision intérieure.

Cependant Jung, dans son essai sur la synchronicité, a désigné le nombre
 non seulement comme une manifestation première de l'esprit
mais aussi comme une propriété inaliénable de la matière
car, dit-il, si l'on ôte à un objet toutes ses autres qualités, 
telles que grandeur, couleur, consistance, etc., 
son nombre demeurera toujours comme l'élément de base le plus primitif.
Les progrès de la physique moderne sont venus fournir une importante confirmation 
à la conception de Jung.
La nature atomique de la matière, de l'électricité et des radiations électromagnétiques
 a conduit à l'idée que les champs d'énergie sous-jacents aux phénomènes observables 
sont associés à des unités quantisées discontinues dont le caractère dénombrable 
les relie directement aux nombres naturels.


Dès 1919, le physicien Sommerfeld écrivait : 
"Ce que nous entendons aujourd'hui dans le langage des spectres (*) 
est une véritable musique des sphères de l'atome, 
un accord de relations de nombres entiers, 
un ordre et une harmonie progressifs au sein de toutes les multiplicités.
La théorie des lignes spectrales portera à jamais le nom de Niels Bohr, 
mais un autre nom lui sera toujours associé, celui de Planck. 
Toutes les lois des nombres entiers régissant les lignes spectrales et l'atome 
découlent en dernière analyse de la théorie des quanta.
Elle est l'orgue mystérieux sur lequel la nature joue la musique des spectres 
et dont le rythme gouverne la structure de l'atome et du noyau."
(...)
.
Marie-Louise Von Franz
"Nombre et temps"
.

(*) La physique quantique tire son nom du fait que la plupart des observables
ont un spectre de valeurs discret, par quanta donc, et non pas continu.
(Vahé Zartarian)








Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire