lundi 21 novembre 2016

Les profondeurs du rêve

Lundi 21 novembre 2016


Le rêve est une porte étroite
dissimulée dans ce que l'âme a de plus obscur et de plus intime ; 
elle s'ouvre sur cette nuit originelle cosmique 
qui préfigurait l'âme bien avant l'existence de la conscience du moi 
et qui la perpétuera bien au-delà 
de ce qu'une conscience individuelle aura jamais atteint. 

Car toute conscience du moi est éparse ; 
elle distingue des faits isolés en procédant 
par séparation, extraction et différenciation ; 
seul est perçu ce qui peut entrer en rapport avec le moi. 
La conscience du moi,
même quand elle effleure les nébuleuses les plus lointaines, 
n'est faite que d'enclaves bien délimitées.
 Toute conscience spécifie.

Par le rêve, en revanche, nous pénétrons dans l'être humain
plus profond,  plus général, plus vrai, plus durable, 
qui plonge encore dans le clair-obscur de la nuit originelle 
où il était un tout et où le Tout était en lui, 
au sein de la nature indifférenciée et impersonnalisée.

C'est de ces profondeurs, où l'universel s'unifie, que jaillit le rêve, 
revêtirait-il même les apparences les plus puériles, 
les plus grotesques, les plus immorales. 
Il est d"une ingénuité fleurie et d'une véracité qui font rougir de honte
 nos flagorneries autobiographiques. 
Rien d'étonnant donc, à ce que, dans toutes les cultures antiques, 
on ait discerné dans le rêve impressionnant, 
dans le "grand rêve", un message des Dieux. 

Ce devait être un privilège de notre rationalisme 
d'expliquer le rêve et sa constitution par les seuls reliquats de la vie diurne, 
c'est-à-dire par les miettes 
du plantureux festin de la vie consciente tombée dans les bas-fonds. 
Comme si si ces profondeurs obscures n'étaient qu'un sac vide
ne recelant jamais que ce qui y est tombé d'en haut ! 
Pourquoi oublie-t-on toujours qu'il n'y a rien de grand ni de beau 
dans le vaste domaine de la culture humaine 
qui ne soit dû primitivement à une soudaine et heureuse inspiration ? 
Que deviendrait l'humanité si la source des inspirations tarissait ?

Le sac, ce serait bien plutôt au contraire la conscience, 
qui ne contient jamais plus que ce qui vient à l'esprit.
C'est quand la pensée nous fuit et que nous la cherchons en vain 
que nous mesurons combien nous dépendons de nos inspirations. 
Le rêve n'est rien d'autre qu'une inspiration 
qui nous vient de cette âme obscure et unificatrice.

Qu'y aurait-il de plus naturel, une fois que nous sommes perdus 
dans les détails infinis et dans le labyrinthe de la surface du monde, 
que de nous arrêter au rêve pour y rechercher les points de vue susceptibles 
de nous ramener à nouveau à proximité 
des faits fondamentaux de l'existence humaine ?

Mais nous nous heurtons ici aux préjugés les mieux enracinés : 
"Songes, mensonges" dit-on, les rêves sont sans réalité, 
ils mentent ou ne sont que des réalisations de désirs ; 
voilà les échappatoires alléguées pour ne pas prendre les rêves au sérieux, 
ce qui serait singulièrement incommode. 
L'audace présomptueuse de la conscience aime le cloisonnement, 
en dépit des inconvénients qu'il suscite ; 
c'est pourquoi on est peu enclin à octroyer quelque réalité 
à la vérité du rêve.
.

C.G. Jung
"L'homme à la découverte de son âme"
.



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