mercredi 10 février 2016

La naissance du soleil : heure sacrée

Mercredi 10 février 2016


Le lever du soleil, à cette latitude, 
était un événement qui me subjuguait chaque jour à nouveau. 
C’était moins le jaillissement déjà en lui-même magnifique 
des premiers rayons que ce qui se produisait ensuite. 
Immédiatement après le lever du soleil, 
j’avais pris l’habitude de m’asseoir avec mon pliant sous un acacia-parasol. 
Devant moi, au fond de la petite vallée, s’étendait 
une bande de forêt vierge d’un vert sombre presque noir, 
et au-dessus, de l’autre côté, apparaissait le bord du plateau. 

Au début tout n’était que violents contrastes entre le clair et l’obscur ; 
puis tout prenait forme et contours dans la lumière
 qui remplissait toute la vallée d’une clarté qui paraissait compacte. 
Au-dessus, l’horizon rayonnait de blancheur. 
Peu à peu la lumière qui montait semblait s’insinuer dans les objets mêmes 
qui s’éclairaient comme par le dedans 
et finissaient par être transparents comme des verres de couleur, 
tout se transformant en cristal scintillant.

L’appel de l’oiseau « sonneur de cloche » remplissait l’horizon. 
En ces instants j’avais l’impression d’être dans un temple. 
C’était l’heure la plus sacrée du jour. 
Je puisais dans cette splendeur d’insatiables ravissements 
ou plutôt une extase intemporelle.
Tout auprès de ma place, 
il y avait un grand rocher habité par de grands singes (babouins, papions). 
Chaque matin ils étaient assis tranquilles, presque immobiles, sur la crête, 
du côté ensoleillé du rocher, alors que tout le long du jour
 ils remplissaient la forêt de leur caquetage et de leurs cris perçants. 
Comme moi, ils semblaient honorer le lever du soleil. 
Ils me rappelaient les grands cynocéphales du temple d’Abou Simbel en Egypte, 
qui répètent les gestes d’adoration. 
Ils racontent toujours la même histoire : 
depuis toujours nous avons vénéré le grand dieu qui sauve le monde en surgissant, 
rayonnante lumière céleste, de la grande obscurité.

En ce temps-là, je compris que depuis les tout premiers commencements 
une nostalgie de lumière et un désir inépuisable 
de sortir des ténèbres originelles habitent l'âme.
Quand vient la grande nuit, 
tout se teinte de profonde mélancolie 
et d'indicible nostalgie de lumière.

C’est cela qui s’exprime dans les yeux des primitifs 
et que l’on peut voir aussi dans les yeux des animaux. 
Il y a dans l’œil de l’animal une tristesse 
et l’on ne sait jamais si cette tristesse tient profondément à l’âme de l’animal 
ou si c’est la signification douloureuse et poignante qui émane de l’être primitif. 
Cette tristesse est l’atmosphère de l’Afrique, l’expérience de ses solitudes. 
Ce sont les ténèbres des tout premiers temps, un mystère maternel. 

C’est pourquoi la naissance du soleil, au matin, 
est l’événement qui subjugue les Noirs. 
L’instant où la lumière se fait est Dieu. 
Cet instant apporte la délivrance. 
C’est l’expérience originelle du moment vécu 
et elle est déjà perdue et oubliée 
quand on pense que le soleil est Dieu. 
« Nous nous réjouissons que la nuit, 
où rôdent les esprits, soit maintenant terminée ! » 
disent les indigènes. 
C’est déjà une rationalisation. 
En réalité, une obscurité pèse sur le pays, 
toute différente de la nuit naturelle. 
C’est la nuit psychique primitive, 
les innombrables millions d’années 
durant lesquelles tout fut toujours tel qu’aujourd’hui. 
La nostalgie de la lumière est la nostalgie de la conscience.

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C.G. Jung
(Expédition en Afrique)
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2 commentaires:

  1. C'est bien d'avoir fait ressortir le côté poète de Jung dont je pense qu'il était un poète refoulé ! Amitiés.

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    1. Oui, ce texte a une certaine "force poétique"...et Jung avait aussi en lui - certains passages de ses livres le montrent - cette "poésie"...
      Mais au fond, qu'est-ce que la poésie ?
      Pour moi, la vraie Poésie n'est pas un "enjolivement du réel", c'est plutôt une tentative de "dire l'indicible"...et une tentative de faire passer par les mots la Vérité profonde et ineffable de l'existence...
      S'extasier devant la naissance du soleil n'est pas un moment poétique...c'est bien plutôt une "révélation"...
      Une Révélation que seule la poésie est capable de dire un peu...

      Merci de ton passage, Ariaga.

      Amitiés jungiennes.

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