jeudi 21 mai 2015

Les rêves et les écrivains

Mercredi 20 mai 2015

Le rêve : un procédé littéraire ?

Les écrivains ont-ils utilisé leurs rêves comme source d'inspiration ? Bien rarement, en vérité. Et certainement pas à l'état brut. Même lorsqu'ils relatent un songe dans un journal ou une lettre, ils le mettent en forme et tentent, comme tout le monde, de le décrypter pour en tirer une conclusion plus ou moins judicieuse.

Plus généralement, le rêve est utilisé comme un procédé littéraire qui permet de préparer le lecteur à un événement futur. L'auteur a beau jeu de se faire prophète puisqu'il est maître de l'avenir de ses créatures !


Ainsi, Rabelais, dans le Tiers livre de Pantagruel , donne un titre éloquent à l'un de ses chapitres : "Comment Pantagruel conseille Panurge prévoir l'heur ou malheur de son mariage par songes...".

Et il théorise - ou justifie ! - ainsi son propos : 

"Notre âme, lors que le corps dort...revoit sa patrie le ciel 
et reçoit participation insigne de sa prime et divine origine. 
Elle note non seulement les choses passées 
mais aussi les futures et les rapporte au corps."

La même recette, de préférence sous forme de cauchemar, est d'une grande efficacité au théâtre. Elle permet de résumer une situation et des états d'âme en dépassant le simple ton de la plate exposition.


Shakespeare, dans Richard III, fait dire à Clarence :

"J'ai passé une nuit misérable,
 pleine de rêves si effrayants et de visions si horribles que, 
foi de chrétien, fût-ce pour racheter un monde d'heureux jours, 
je ne voudrais pas en passer une pareille, 
tant j'ai éprouvé d'épouvantables terreurs."

Le rêve est également du meilleur effet en classiques alexandrins.
La Pauline de Corneille s'écrie :
Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère,
La vengeance à la main, l'oeil ardent de colère



Et l'Athalie de Racine clame, épouvantée :

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit.
Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée...



Seul, au grand siècle, ce trublion de La Fontaine avoue le subterfuge. Lorsqu'il décide de célébrer les Nymphes de vaux, il reconnaît gaiement l'artifice littéraire :

"Je feins donc qu'en une nuit de printemps m'étant endormi, 
j'imagine que je vais trouver le Sommeil 
et le prie que par son moyen je puisse voir vaux en songe : 
il commande aussitôt à ses ministres de me le montrer."
Et le tour est joué !


Si le siècle des Lumières est avare de rêves, les romantiques ne sont pas tellement plus généreux.En vérité, c'est la rêverie et la "rêvasserie" qui prédominent chez les Châteaubriand, Lamartine, Musset, Hugo ou Vigny...
Certes Gérard de Nerval dans Aurélia écrit :
 "Le rêve est une seconde vie.
 Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne 
qui nous séparent du monde invisible."

Et plus tard, Verlaine :
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime et qui m'aime...

Mais il s'agit encore de formes poétiques.


 En vérité, on doit attendre les surréalistes pour réhabiliter le rêve, le vrai si l'on ose dire. Encore que, pour eux, il ne soit ni un matériau , ni un procédé mais...un carburant.

André Breton, Philippe Soupault, Robert Desnos, René Crevel, Benjamin Péret, Michel Leiris sont attentifs à "l'état de rêve" parce qu'ils l'assimilent à celui  d'"automatisme psychique". 
Mais s'ils racontent, publient, commentent leurs songes, s'ils affichent un grand respect pour les manifestations nocturnes de l'inconscient, ils s'interdisent, en principe, de les utiliser dans leur travail d'écriture, professant que "le rêve ne doit pas être trahi par le langage en servant de prétexte à des fictions littéraires qui en méconnaissent le mécanisme propre."

Une règle morale qui laisse au rêve sa fonction d'exorcisme contre la réalité dont les surréalistes se méfient !

Hélène Renard -Isabelle Garnier
"Les grands rêves de l'histoire"


P-S : Il existe un site regroupant de très nombreux "Récits de rêves" tirés de la littérature mondiale...
Si ça vous intéresse, allez y faire un tour, il est vraiment très riche...


3 commentaires:

  1. En fait, j'ai publié cet article parce qu'il regroupe des citations littéraires très intéressantes sur le thème du rêve...mais je ne suis pas entièrement d'accord avec la thèse des auteur(e)s...sur le fait que le rêve n'est utilisé que "comme un procédé littéraire", ni sur le fait que seuls les surréalistes l'ont réhabilité...
    Alors, si vous aussi, vous avez des critiques...:-)

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  2. Merci pour cet article, fort intéressant. Je crois qu'on pourrait argumenter autour des rapports entre les rêves et la fiction. Hillman montre qu'avant qu'existe une psychologie, c'étaient au travers des romans qu'on pouvait se familiariser avec celle-ci. Je crois en outre qu'il y a un lien entre notre faculté de rêver et notre capacité à inventer des histoires, si bien que finalement, les rêves et la littérature sont "cousins"...

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    1. Oui, je crois aussi qu'il y a un lien entre les deux...après tout, rêves et littérature sont deux façons de "créer un univers", de "créer des images"...dans les deux cas, ce sont des produits de notre faculté imaginative, directement liée à l'inconscient...

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