mercredi 11 février 2015

Le songe de Descartes (2) : Tonnerre et étincelles

Mercredi 19 juin 2013



Le deuxième songe commence par un grand bruit, un "coup de tonnerre" effrayant.

Or, de tout temps le "tonnerre" a été interprété comme une "manifestation divine". Il représente en général, soit une menace ou un châtiment de Dieu, soit une révélation.

Dans les songes, il semble annoncer un événement important.
"Comme les roulements du tambour et les cloches des églises, le tonnerre annonce un instant décisif et provoque une résonance psychique d'ordre émotif chez celui qui l'entend, de sorte qu'il sent qu'un événement crucial est en train de se produire." (MLVF)

La  foudre est elle aussi,  dotée d'une signification ambivalente : elle représente le pouvoir créateur ou destructeur de la divinité, la vie et la mort. 
Chez les Incas, les devins tenaient leur don du fait qu'ils avaient été frappés par la foudre. 
Et selon Jacques de la Rocheterie : Le brusque éclat de la foudre a été valorisé comme un  "mysterium tremendum" qui, en transfigurant le monde, remplit l'âme de terreur sacrée. 

Pensons aussi à l'éclair qui est "l'arme de Zeus"... Zeus : "dieu suprême de l'Olympe"...
Est-ce ce passage qui a  inspiré Descartes quand il a choisi le titre de son recueil : "Les Olympiques" ? C'est bien possible...
Remarquons  que, dans le texte d'Adrien Baillet, ce  rêve arrive juste après que Descartes se soit interrogé sur ses péchés "qu'il reconnaissait pouvoir être assez griefs pour attirer les foudres du ciel sur sa tête"...!!!


Descartes sent bien qu'il y a dans ces images fortes, quelque chose d'important d'origine surnaturelle, quelque chose de divin ou de "venu d'en-haut"...qui se manifeste avec "force" et "éclat". 
Et il sent bien aussi l'ambivalence de cette manifestation puisqu'il s'interrogera : "Est-ce là l'oeuvre d'un bon ou d'un mauvais génie ?"    

Ce rêve sera ressenti comme "essentiel", "numineux" et il l'est, sans aucun doute. Il y a une sorte "d'illumination soudaine" et l'instant est sans nul doute "crucial", "décisif".
Mais s'agit-il d'une "révélation", d'une "descente de l'esprit de vérité" (c'est ainsi que le "décodera" Descartes)... ou d'un "avertissement" ?
S'agit-il vraiment d'un encouragement à poursuivre son ambitieux projet, la recherche de la "mathesis universalis", la science "admirable" entrevue la veille ? On peut se poser la question.

Le bruit entendu ressemble fort à une détonation ou à une explosion. 
Or, voilà ce que nous dit La Rocheterie de la signification symbolique de l'explosion : 
"Les explosions se présentent dans les songes lorsque le fond de la nature humaine est trop refoulé dans l'inconscient ou, plus simplement, trop réprimé par excès de civilisation ou de culture.
La surdifférenciation de la conscience rationnelle est poussée trop loin et conduit les pulsions irrationnelles instinctives, trop "comprimées dans l'inconscient, à exploser en masses d'énergie libératrices de tension mais destructrices."

On retrouve là l'analyse faite dans les articles précédents et l'opposition, le conflit présent dans la personnalité de Descartes entre les tendances rationnelles, survalorisées et les tendances instinctives et émotionnelles, plus ou moins méprisées et négligées.

Le symbole du "tonnerre" est aussi évoqué dans le Yi-King...dans ce contexte, il est associé à la "crainte" et à "l'ébranlement" du monde.
Le tonnerre, dit Tchouang-Tseu, sort des ruptures d'équilibre du Yin et du Yang !
(Dictionnaire des symboles - Chevalier et Gheerbrant)

Le "coup de tonnerre" pourrait donc être révélateur de ce qui est dangereux dans le projet de Descartes : l'accentuation du déséquilibre entre la raison, le côté masculin, le Yang et l'instinct, l'émotion, l'intuition, le côté féminin, le Yin.

Curieusement, ce qui viendra juste après ce "bruit de tonnerre" ne sera pas l'éclair auquel on pourrait logiquement s'attendre, mais un grand nombre étincelles..."étincelles" qui vont illuminer la chambre et apparaître, non comme un "long trait lumineux" mais comme un ensemble de "petites lumières" séparées et dispersées.

Or, la lumière "est avant tout un symbole de la conscience et de son vécu affectif. Elle semble liée à la possibilité d'un accroissement de conscience."
Les étincelles, les scintillements, les lumières multiples, caractériseraient, selon Jung, de "petits phénomènes de conscience"...

Faut-il comprendre que le "feu" de la "connaissance intuitive" va se scinder en de multiples "petites illuminations" sans lien entre elles ?
Faut-il y voir la fragmentation de la conscience, qui  est en passe de  s'éloigner encore plus de l'idée d'unité et de se perdre dans de très nombreuses "matières", de très nombreux " savoirs" séparés les uns des autres ?

Faut-il y voir aussi les "premières lueurs", les "germes lumineux" de ce qui, après développement, allait devenir le paradigme  scientifique des trois ou quatre siècles à venir ?

Il dira lui-même "avoir entrevu cette nuit-là, je ne sais quelle lumière, grâce à laquelle les plus épaisses ténèbres peuvent se dissiper.

Il est intéressant, en tout cas de se pencher sur la "réaction" de Descartes face à ces étranges luminosités mystérieusement présentes dans sa chambre :

"(Il) ouvre les yeux  jusqu'à ce que l'apparition et la frayeur qu'elle lui inspire se soient dissipées. Il essaye apparemment de s'en débarasser en les rationalisant puisqu'il nourrissait la conviction que toutes les manifestations merveilleuses de la nature pouvaient être en définitive expliquées de façon rationnelle.
Il se produit alors une détente qui se retrouve dans l'atmosphère du troisième rêve dont le déroulement est beaucoup moins dramatique. " (MLVF)

La Licorne 

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