mardi 8 mai 2018

Revivre le rêve

Mardi 8 mai 2018
 

Approches du rêve


Le rêve n’est pas vraiment définissable.
 Cette étonnante production d’images, de sons,
se succédant en des scènes plus ou moins cohérentes
(cohérentes pour le rêveur parvenu à l’état d’éveil, s’entend…
 car le rêve a sa propre cohérence,
très rarement remise en cause par le rêveur en activité,
 qui lui donne tout le poids émotionnel de la réalité)
 a donné lieu depuis l’aube des temps à un questionnement sans fin.
Les sociétés primitives s’en servaient, s’en servent encore,
 comme moyen d’interprétation
de leur environnement ou de leur avenir.
 
L’arrivée des sciences humaines a ouvert au rêve
des perspectives d’exploration encore inconnues.
De révélateur de l’extérieur, le rêve est devenu
révélateur de l’intériorité la plus mystérieuse,
 celle de la psyché.
 
Pour Freud, le rêve est, selon l’expression consacrée,
“la voie royale vers l’inconscient.”
Les deux concepts clés qui régissent le fonctionnement de l’inconscient
étant la condensation et le déplacement, le rêve s’exprime donc
 avec un total mépris des lois de la physique, de l’espace-temps,
de la morale, des conventions.
 
Son langage est hautement fantaisiste, sa logique complètement irrationnelle,
et il échappe à toute volonté de maîtrise, quelle qu’elle puisse être.
Freud va donc associer très rapidement le rêve au langage de l’inconscient,
 véhicule de communication privilégié
 entre le refoulé du “ça” archaïque et le conventionnel du “surmoi” policé.
 
Cette première définition ne sera jamais contestée par les descendants de Freud,
 de quelque obédience qu’ils se reconnaissent.
Le sujet sera abondamment exploré, notamment par la psychologie Jungienne,
pour laquelle il reste un matériel de premier intérêt.
 Son interprétation, néanmoins, divergera de celle de Freud :
 en donnant à la psychologie sa dimension transpersonnelle,
 Jung utilisera une grille symbolique beaucoup plus vaste.
 
Pour Jung, le rêve “est un phénomène naturel
qui ne procède pas de la volonté.
 On ne peut l’expliquer par une simple psychologie de la conscience.
La fonction qui le détermine ne dépend en effet ni de la volonté,
 ni des souhaits, ni des projets ou des buts du Moi humain.
Le rêve, à l’instar de tout événement naturel,
est un événement non justifié.”
(C.G. Jung : “Sur l’interprétation des rêves”).
 

Comment Perls se positionne-t-il dans cette recherche ?

 


Fritz Perls, l’un des pères fondateurs, s’exprime ainsi :
“La Gestalt thérapie est une approche existentielle,
 ce qui veut dire que nous ne sommes pas occupés uniquement
 par la structure du symptôme,
mais aussi et surtout par l’expérience totale de la personne.
 
Cette existence et ses problèmes sont, pour moi, clairement inclus dans les rêves.
Freud a dit du rêve qu’il était la via regia, la voie royale vers l’inconscient.
Et moi je crois que c’est la voie royale vers l’intégration.”
(F. Perls : “Rêves et existence en Gestalt-thérapie”)
 
Une divergence de taille apparaît : en donnant au rêve sa dimension intégrative,
Perls introduit une dynamique qui ne se résume plus
à l’approche plutôt intellectuelle de l’interprétation, mais va bien au-delà,
avec la participation du patient à résoudre l’énigme de sa production onirique :
 
“En Gestalt thérapie, nous n’interprétons pas les rêves.
Nous faisons quelque chose de bien plus intéressant.
Au lieu d’analyser, d’autopsier le rêve, nous voulons le ramener à la vie.
Et la façon d’y arriver est de revivre le rêve comme s’il se déroulait actuellement.
 
Au lieu de dire “le rêve”, comme si c’était le passé,
jouez-le dans le présent,
afin qu’il devienne partie de vous-même,
afin que vous y soyez vraiment impliqué.”
 
Si la névrose apparaît comme
“expression de la pacification prématurée des conflits”,
(“Gestalt thérapie”),
Perls la décrit également comme
une perte de contact avec notre “moi” authentique.
Cette perte s’actualise par l’aliénation de parties de notre psyché,
projetées ou fragmentées,
que toute l’approche gestaltiste consistera à “récupérer
 au cours du travail thérapeutique.
  
Le rêve serait donc, pour Freud, Jung et Perls,
à la fois une manifestation de la névrose,
et une possibilité de guérison.
 
 
Tout le monde rêve…
Mais tout le monde ne garde pas en mémoire le contenu de ses rêves.
Qu’est-ce qui conditionne l’oubli, ou le souvenir ?
L’hypothèse fréquente est que l’on oublie volontiers
ce à quoi on n’accorde pas d’importance,
ou ce que l’on préfère évacuer de peur d’avoir accès
 à des expériences non conscientes de notre être.
 
Ce qui n’est pas oublié peut aussi relever de l’inachèvement :
une expérience qui a rempli sa fonction est oubliée.
 On peut donc en déduire logiquement que l’oubli est le résultat
de deux éléments apparemment contradictoires,
 le refoulé ou l’achevé.

Le souvenir du rêve serait donc
la manifestation de l’inachevé,
demandant à être travaillé.


 
 Dans leur chapitre “Conflit et conquête de soi”
(“Gestalt thérapie”),
Perls Hefferline et Goodman assimilent le rêve
à l’expression des conflits intérieurs,
au même titre que le jeu et l’art.
 
 A ce titre, le rêve serait un phénomène autorégulateur,
positif et non névrotique.
Et ce, quel qu’en soit le contenu…
 
Nous avons une telle tendance à nous identifier au moi conscient,
 et si peu au moi non-conscient, qu’il nous est parfois très difficile d’admettre
que nous ne rêvons que de nous-mêmes.
 
Le parcours thérapeutique de l’une d’entre nous, (dix années d’analyse Jungienne)
est symptomatique : il m’a fallu deux ans, mes deux premières années de travail,
 pour consentir à retenir, donc à admettre,
que je ne mettais que moi-même en scène dans mes rêves…
Incompréhensible et inacceptable lorsque d’horribles personnages,
moralement très répréhensibles, font irruption dans l’imagerie nocturne…
Un sacré coup pour l’image de soi ! 
Si nous ne sommes pas responsables du fait de rêver,
expression de la physiologie,
 nous sommes responsables du contenu de nos rêves,
extrêmement révélateur de notre état intérieur.
Dans le souvenir du rêve, le “ça” vient en frontière contact,
en contact dans l’instant, en contact avec le monde :
c’est ce qui permet de dire qu’à ce moment,
le souvenir du rêve est d’ordre psychologique. 
 
Pour des raisons de cohérence théorique, il n’y a aucun self dans le rêve.
Mais il existe dans le souvenir du rêve comme organisateur de sens.
Pour Perls et Goodman, il n’y a pas d’awareness dans le rêve,
mais de la “consciousness”, soit de la conscience réflexive.
 Cette “consciousness” est totalement identifiée aux scènes du rêve.
Elle n’a d’autre pouvoir que celui d’adapter aux images produites
 les réflexes de la vie diurne…
 Avec les limites propres à l’état de sommeil, bien sûr.
 
Le rêve exclut donc toute possibilité d’intégration immédiate,
 laquelle ne peut avoir lieu sans acceptation préalable consciente
des images du rêve :
“Mais il y a toujours la question d’accepter.
Et accepter ne veut pas dire simplement tolérer.
Accepter, c’est recevoir un cadeau,
 l’équilibre est toujours la reconnaissance de ce qui est.
 (Perls).
 
Reconnaissance de ce qui est,
et de ce qui m’appartient.
 
Perls poursuit :
“[…] les différentes parties du rêve sont
des fragments de notre personnalité.
Puisque notre but est de faire de chacun d’entre nous
une personne intégrée, unifiée,
ce que nous devons faire pour cela
est de recoller les différents morceaux du rêve.
Nous devons rapporter à soi
ces parties projetées ou fragmentées de notre personnalité,
ainsi que le potentiel caché du rêve”.
 
Tout le travail de Perls s’effectue sur ce modèle :
chaque patient est invité à interpréter tour à tour les éléments de son rêve :
personnages, voire objets ou émotions, sont “joués” par le patient.
En investissant de sa propre énergie dans chaque élément de son rêve,
le patient se réapproprie cette partie exclue de lui-même, la “réénergétise” :
 
“[…] transformez-vous en chacun de ces éléments différents.
Devenez vraiment cette chose,
quelle qu’elle soit dans le rêve, devenez-le.
Utilisez votre imagination.
Devenez cette grenouille hideuse,
ou ce qui est, la chose vivante,
la chose morte, le démon,
et cessez de penser.



 
Perdez votre intellect et venez à vos sens.
Chaque petit morceau fait partie du puzzle, qui, assemblé,
fera un tout plus vaste, une personnalité plus forte, plus heureuse.
Une personnalité plus complètement réelle
(Perls)
.

"Deux approches du rêve en gestalt-thérapie"
par Stéphane Caudron, Marie-Anne Du Réaudu,
Véronique Neindredu et Marie-Dominique Rey
.


 
Cet article a été rédigé par quatre gestalt-thérapeutes en formation,
en cours de deuxième année à l’Institut Français de Gestalt-thérapie.
Au cours de cette session consacrée au travail du rêve et animée par Jean-Marie Robine,
l’approche préconisée par Perls et celle proposée par Isadore From
ont pu être exposées et illustrées au travers de deux démonstrations
pratiquées successivement avec deux participantes différentes.
Pour les raisons éthiques habituelles, les prénoms des participants ont été modifiés.



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