jeudi 15 mars 2018

Interprétation du rêve "Le pont sur le Bosphore" ou "Le lien entre Orient et Occident"

Jeudi 15 mars 2018

Le symbole du pont évoque une transition entre deux états intérieurs,
 entre deux désirs en conflit,
 il peut indiquer l’issue d’une situation conflictuelle,
il faut la traverser, éluder le passage ne résoudrait rien.
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L'homme qui fait ce rêve, Pierre, est un chercheur spirituel, sincère et courageux, venu me consulter dans une période très troublée de crise et de doutes, une nuit de l'âme qui le poussait fortement à quitter son maître spirituel.

Il lui en voulait beaucoup, se sentait mal accompagné, et il avait plusieurs fois été déçu par des décisions que son maître avait prises, décisions qu'il ne comprenait pas et même désavouait concernant d'autres membres de la sangha (les autres élèves).

Jusque-là, dans l'ensemble, il avait toujours suivi fidèlement son maître et, lorsqu'il ne comprenait pas, il pensait que c'était lui-même qui n'était pas à même  de voir aussi largement que son maître, et quand les choses devenaient difficiles pour lui, il se disait que la vie mettait sa confiance à l'épreuve, et il tenait bon. (...)
Désormais, il ne parvenait plus à se donner des raisons raisonnables ; son esprit ne pouvait plus rassembler des éléments par trop contradictoires. Il ne comprenait plus du tout ni son maître ni lui-même.
Il était perdu.
(...)

Le passage par une crise fondamentale est inévitable pour toute personne qui entreprend un chemin de transformation sérieux et ce passage arrive bien souvent spontanément chez chacun, lorsque nous ne suivons pas nos aspirations profondes et que, pour toutes sortes de raisons, nous vivons une vie qui ne nous correspond pas.

Cette crise, quand elle atteint l'extrême, la nuit de l'âme de saint Jean de la Croix, nommée par le psychanalyste Pierre Solié, "crise du milieu de la vie", nous conduit au bord de la faille, le trou noir de la psyché, l'endroit difficile, vertigineux où nous encourrons le risque d'une chute grave et même de la mort.

La personne en chemin, en quête du sens de la vie, se heurte, un jour ou l'autre, au non-sens total, à l'absurdité, à l'inacceptable, à l'irréductible étrangeté de l'Autre, qu'il soit un dieu, un amour essentiel, ou un maître. Le choc est violent, il est parfois (et même souvent) mortel.
Le Soi, instance de la totalité, est menacé d'éclater en morceaux dissociés, sous l'impact de ce qui ne peut être assimilé et intégré au reste des composantes. 

Nous avons tous connu ces moments terribles de remise en cause fondamentale, où nous ne pouvons plus accepter ce que nous présente notre vie, où nous ne pouvons plus "com-prendre", au sens fort du terme, "prendre avec".
Pierre, très investi auprès de son maître, ne parvient plus à digérer certaines choses, il ne les supporte plus, et ne peut non plus faire "comme si"; il a tenté un moment mais il ne peut plus.
(...)

Je parle du moment très éprouvant, cornélien, où au-delà de toutes les explications, nous ne pouvons plus ni partir ni rester, soit parce que l'être que nous remettons en cause est essentiel pour nous, soit parce qu'il nous est matériellement impossible de quitter la situation qui nous fait souffrir : nous sommes dans un cul de sac ou une prison, et nous ne pouvons plus ni reculer ni avancer.
La contradiction intime est insupportable...et la personne, prise dans l'étau, craint que sa tête n'éclate.





Tout comme le chante Fabienne Thibeault dans la comédie musicale de Starmania :

J'ai la tête qui éclate
J'voudrais seulement dormir
M'étendre sur l'asphalte
Et me laisser mourir...

Stone, le monde est stone,
je cherche le soleil au milieu de la nuit

j'sais pas si c'est la terre
Qui tourne à l'envers
Ou bien si c'est moi
Qui m'fais du cinéma
Qui m'fais mon cinéma...

La faille du Soi nous attire dans la mélancolie - joli mot pour dire une chose terrible et toute la puissance d'autodestruction qui gît au sein de notre âme.
(...)

Pour moi, ce qui arrive à Pierre est de cet ordre.
L'inconscient qui plonge ses racines dans l'histoire la plus profonde de l'âme humaine, tente via le rêve de venir en aide à Pierre; il exerce ce faisant sa fonction de guérison et de préservation de la totalité du soi, de son intégrité psychique. Pierre le reconnaît tout de suite comme un "grand rêve".
Avant même d'en comprendre pleinement  le sens, il en ressent un profond soulagement tout aussi illogique et incompréhensible que sa situation n'a pas changé. C'est désormais le sens qu'il lui donne subtilement qui a changé.
(...)

George Sand écrivait : "Ce que l'esprit cherche, c'est le cœur qui le trouve."

Le rêve du pont sur le Bosphore l'exprime à sa manière : par-dessus la faille constitutive de notre psyché, il s'agit de construire un pont, suffisamment solide pour passer d'un monde à l'autre, pour passer d'une rive à l'autre.

Ce pont relie l'Occident et l'Orient :
l'Occident parce que Pierre a été éduqué et formé en France, qui plus est dans une discipline scientifique (ingénieur de formation) et qu'il vient d'une famille catholique.
L'Orient parce que l'enseignement de son maître est d'origine indienne, hindouiste.

Cette image symbolise en outre le pont que nous avons tous à réaliser entre notre monde conscient, clair et connu, et notre monde inconscient, plus obscur, plus vaste et largement méconnu.

Dans l'âme de Pierre , la dynamique occidentale vise à son autonomie de sujet et à la liberté de pensée, alors que la dynamique orientale, spirituelle, indienne ou tibétaine, vise à l'abandon de l'ego, et au surrender envers le Maître, la soumission sans condition à la vie, au divin, à l'accomplissement de son destin.
Sur ce point, Orient et Occident semblent en contradiction logique irréductible, et l'on peut facilement croire qu'ils ouvrent des chemins incompatibles, irréconciliables. L'acmé du conflit se situe à la pointe de l'ogive, là où les pressions contraires sont les plus fortes.

Tant que nous vivons dans un monde en deux dimensions, une vérité chasse l'autre, un chemin est juste et les autres sont dans l'erreur, j'ai raison ou j'ai tort.
(...)

...le rêve exprime que le passage est ouvert au féminin plus facilement qu'au masculin. Le dépassement de la contradiction, par un positionnement à un niveau logique supérieur, capable d'englober l'ensemble est plus aisé par le chemin de l'amour, celui qui voit avec le cœur ce qui est invisible pour les yeux.

L'amour ne discute pas, il préfère être heureux plutôt qu'avoir raison. Le cœur se meut plus facilement que la raison dans les contradictions.
Reste que le masculin, lui aussi a besoin de faire le pont par-dessus le gouffre, et d'élargir sa compréhension par un point de vue plus vaste et plus complexe, capable d'intégrer des composantes  jusque là irréductiblement antagonistes.


L'Orient et l'Occident sont radicalement différents; et pourtant notre monde les contient tous deux, et tenter de ramener l'un à l'autre est un appauvrissement de l'esprit.

Ramener tous les gourous d'Orient à des charlatans épris de pouvoir, tout autant que croire naïvement en la sagesse parfaite du premier enseignant venu, pourvu qu'il critique l'Occident, sont des pauvretés de l'esprit. Nul n'est dispensé de vigilance, pas plus que d'ouverture à l'étranger.

Admettre comme une loi de la vie que l'Autre est un autre, et qu'à ce titre, un jour ou l'autre, il ne va pas réagir du tout comme je me crois en droit de l'attendre, est un long chemin de maturation qui traverse nombre d'épreuves et de déceptions, suivies de ruptures douloureuses. C'est vrai en amour, en amitié, professionnellement, intellectuellement, spirituellement. Qui n'a jamais été déçu par quelqu'un ?

Dans le rêve, pour que Pierre et ses deux compagnons maghrébins (figures d'ombre) parviennent au but, ils doivent au fur et à mesure se dévêtir, ceci jusqu'à la nudité : pas à pas, ils doivent enlever tous leurs vêtements, leurs déguisements, leurs armures, leurs défenses ; l'intellect est si souvent utilisé pour tenir à distance et cacher les mouvements émotionnels, pour escamoter la vulnérabilité ! On peut même être déguisé en chercheur spirituel, si fin connaisseur des textes et si apte à répondre à toutes les questions, qu'il est bien difficile pour les autres de saisir les fragilités cachées, les doutes, les pertes  de confiance.

Pour toucher à la vérité nue et sacrée, il est demandé au masculin d'être nu. Le féminin, lui, n'a pas de preuves à fournir, ni de sa force, ni de sa sincérité, ni de son courage ; il est plus facilement lui-même. Il ne demande pas non plus des preuves à l'autre pour l'aimer, il écoute plus facilement les mouvements de son cœur sans être obligé de les justifier. "Pourquoi ? Parce que..."

Pour que quelqu'un comme Pierre s'apaise complètement, il faut non seulement que son cœur dise oui, mais il lui faut aussi admettre par l'intelligence logique la vérité telle quelle est : dire oui à ce qui est, chemin des chemins pour savoir ensuite ce qu'il lui conviendra de décider

Visiblement une part des convictions qui lui permettaient de vivre étaient fondées sur une vision idéaliste de son maître et de sa voie spirituelle. La crise devait survenir un jour ou l'autre, car le déséquilibre secret, la distance par rapport au réel devait venir au jour.

Tête et cœur réconciliés dans une vision cohérente permettent que la décision se prenne toute seule, car la voie à suivre devient alors évidente.

La tête seule n'y parvient pas, si le cœur dit encore non.
Le cœur sans compréhension de la tête pose un acte de foi qui laissera au bord du vide.

Les deux réunis et cohérents donnent la stabilité profonde et permettent la naissance du sujet, pointe de l'ogive et clé de voûte de l'architecture psychique.

Seul le sujet lucide et consistant pourra faire un choix véritable.
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 Le symbole du cœur
 
Le symbole du cœur, présent dans le rêve de Pierre,
comporte bien sûr, au-delà de sa valeur affective, une autre valeur :
celle du Centre.
 
Centre de l'être, évocateur du Soi...
qui réunit les opposés et les tendances contradictoires,
ce n'est pas pour rien qu'il apparaît au milieu du pont,
en haut de l'ogive et serti de pierres précieuses.
 
Il est la "synthèse" de l'Orient et de l'Occident,
du Féminin et du Masculin...
il "unifie" les différentes facettes, les différentes conceptions
(les pierres de toutes  les couleurs) en un Tout,
et il indique que Pierre, redevenu "nu", donc authentique,
a atteint le centre de lui-même, centre infiniment précieux,
qui fait l'union entre ses deux "parties" :
la partie orientale et la partie occidentale .
 
Ayant supporté la tension "insupportable" entre les deux,
et ayant effectué "l'ascension périlleuse",
il touche finalement au "centre" qui résout,
par dépassement et union des contraires,
la crise dans laquelle il se débattait.

Et ce centre, c'est un cœur en bois, matériau naturel...et simple,
parce que Pierre a retrouvé, enfin, sa "nature" première,
son "vrai moi", se dépouillant , au passage,
de tous les "vêtements" et conditionnements
qui l'entravaient.
 
Il ne dépend plus maintenant d'un "maître" extérieur...
il n'en a plus besoin, car il a retrouvé et contacté
le seul maître qui lui convienne :
le "maître intérieur",
qu'on appelle aussi le Soi.

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La Licorne
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