mardi 20 février 2018

De l'ego au grand Soi

 Mardi 20 février 2018
 

Pourquoi Jung est à la mode


C’est clair, il faut s’accrocher !
L’oeuvre de Jung est difficile à lire, pleine d’idées déroutantes, plongeant dans la psychologie, la spiritualité, voyageant de l’alchimie à l’astrologie, du bouddhisme à la kabbale, de la Bible aux contes de Grimm. Mais l’enjeu en vaut la peine.
 
Aux antipodes du pessimisme de Freud, pour qui l’être humain est destiné au déchirement intérieur permanent, Jung propose un chemin vers la positivité et l’harmonie, destinations paradisiaques en temps de crise, où nous avons envie de rêver, d’échapper aux dures lois de la raison, de nous dire que le vrai pouvoir est celui de l’esprit. Jung répond parfaitement à ces besoins.
D’où l’utilité de le découvrir ou de le redécouvrir aujourd’hui.
(...)
  

« Je » est quatre

 
Notre réalité intérieure, dans une optique jungienne, s’organise autour de quatre éléments : l’ego, la persona, le Soi et l’ombre.
 
L’ego, centre de la conscience, des sensations, des émotions, me permet de me sentir moi à toute heure du jour et de la nuit.
La persona (mot latin signifiant « masque ») est la personnalité sociale que chacun endosse pour s’adapter aux attentes des autres et se faire accepter.
Le Soi fait de nous une totalité corps-esprit : un être humain.
Ce Soi jungien n’est pas celui de la psychologie classique : il s’apparente à l’âme, c’est notre « part divine », quel que soit le sens que l’on donne à cet adjectif : « On peut aussi bien l’appeler Dieu que le mystère ultime de la vie, affirme Juliette Allais, thérapeute et analyste de rêves.
Impalpable mais omniprésent, il règne sur nos existences. »
Enfin, il y a l’ombre, qui « comprend tous les aspects de notre personnalité que nous ne reconnaissons pas comme nôtres, car inacceptables au regard de l’image que nous voudrions avoir de nous-même et donner à autrui ».
 

Comment Jung devint Jung

 
En 1900, le jeune psychiatre Carl Gustav Jung (26 juillet 1875 - 6 juin 1961) entre au Bürgholzli, hôpital psychiatrique de Zurich, en Suisse. Six ans plus tard, il se passionne pour les idées de Freud, avec qui il entretiendra une correspondance comptant trois cent quatre-vingts lettres. Jung s’efforce de vérifier les intuitions théoriques du maître, en qui il voit un père – dix-neuf ans les séparent. En 1908, Freud propose de faire de Jung son héritier, son « dauphin ». L’idylle se termine en 1911, car Jung s’éloigne de son interprétation des rêves (le rêve comme réalisation d’un désir sexuel inconscient) pour se plonger dans les mythes, l’histoire des civilisations, la spiritualité. Pour lui, la sexualité n’est pas le moteur de la vie psychique.
En 1914, c’est la brouille définitive, Jung quittera la présidence de l’Association psychanalytique internationale, où Freud l’avait installé. Il deviendra l’inventeur de la « psychologie analytique ». Toutefois, la psychanalyse freudienne lui doit son principe de base : l’idée que tout psychanalyste doit en passer par une longue analyse personnelle pour pouvoir exercer.
 
Contrairement à Freud, Jung affirme que nous possédons deux inconscients :
l’un individuel, où parlent nos névroses et conflits personnels ; et l’autre collectif, qui nous raconte une histoire universelle, peuplée de héros (Oedipe, Icare ou… la Belle au bois dormant) et de symboles communs à toute l’humanité. Dans une optique jungienne, en rêvant d’une pomme, je me retrouve aux côtés d’Adam et Ève, je revis symboliquement le mythe fondateur du paradis terrestre.

Transmis de génération en génération, réalité psychique mais aussi biologique, cellulaire, l’inconscient collectif est le dépositaire de toutes les réactions typiques de l’espèce humaine : la peur, l’intuition d’un danger, l’amour, l’angoisse de la mort.
Nous sommes là dans un univers bien différent de la vie intérieure selon Freud, avec ses obsessions érotiques, scatologiques, inavouables.
« Il est plus agréable et valorisant de se voir plongé dans un inconscient peuplé de divinités que dans l’univers de fantasmes sexuels jaillis du cerveau reptilien », remarque Jean-Jacques Antier, auteur d’une excellente biographie de Jung.
En tout cas, en ces temps de désenchantement, cela fait du bien.

De l’ego au grand soi

 
Selon Jung, le but d’une vie est de passer de l’ego, notre petite personne, au grand Soi grâce au « processus d’individuation ».
Il s’agit d’un cheminement intérieur par lequel nous allons tenter de devenir le plus conscient possible, afin de nous « auto-engendrer » en tant qu’individu particulier, homme parmi les hommes, mais unique. Une seconde naissance, en quelque sorte.
Pour Jung, l’enjeu est d’importance.
Car « devenir conscient de son Soi, c’est permettre à l’univers de devenir conscient de lui-même ».

« En général, l’individuation devient possible après la crise de la cinquantaine, dans la deuxième moitié de la vie, la première étant accaparé par l’ego sur-actif. »
Pour y parvenir, nous devons nous confronter avec notre ombre (cette part dont nous avons honte), avec notre persona (notre image sociale), avec notre anima et notre animus. Nous devons cesser de nous mentir et de rejeter ce qui nous dérange en nous. Nous ne réussirons jamais totalement, bien sûr, l’essentiel est d’essayer.
Plus qu’un grand ménage, c’est un effort d’intégration et d’assimilation des différents aspects de notre personnalité que nous devons entreprendre.

Mais, prévient Jung, nous ne sommes pas des anges : « Une vie sous le signe de l’harmonie totale », sans aspérités, serait « très ennuyeuse et déprimante ». Pire, « inhumaine ».
Ce trajet initiatique peut passer par un travail sur soi, l’analyse des rêves, la méditation, la prière, la contemplation, l’écriture…
Cette démarche est mystique, idéaliste, naïve même, mais la rationalité pure et dure rend-elle plus heureux ? Fournit-elle des réponses à nos questions existentielles : comment être plus heureux, surmonter la souffrance, aimer, être aimé, faire face à la maladie, le deuil, la mort ? En 1946, à un vieil ami qui lui demandait quelle attitude adopter pour achever son existence dignement, Jung répondit : « Vivre sa vie. »
Vivre, c’est tout.

Isabelle Taubes
"Psychologies.com"
 
 

 

4 commentaires:

  1. Bonjour La Licorne :-)

    « Enfin, il y a l’ombre, qui « comprend tous les aspects de notre personnalité que nous ne reconnaissons pas comme nôtres, car inacceptables au regard de l’image que nous voudrions avoir de nous-même et donner à autrui ».
    dit Isabelle Taubes

    L'idée est répandue que l'ombre, concept de la psychologie junguienne, n'est composée que de parts psychiques rejetées, censurées.
    Or il me semble que l'ombre comprend aussi, si j'ai bien lu Jung, des parts de soi-même non vécues parce que leur heure n'a pas encore sonné, que pour certaines d'entre elles elle ne sonnera jamais, tandis que d'autres seront un jour découvertes, reconnues, et vécues : une disposition créative nouvelle, un don qui se révèle, un talent jusque là ignoré qui se fait enfin jour, etc. Aspects potentiels de la personnalité qui n'ont pas été rejetés comme inacceptables mais qui n'étaient simplement pas encore apparus du côté conscient de la personnalité, pour des raisons variées, mais pas du fait d'une censure.

    Amezeg

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    1. Bonjour Amezeg !

      Tu as tout à fait raison...c'est ce qu'on appelle "l'ombre blanche" ou "l'ombre positive"...
      L'ombre, c'est, finalement, "ce qui existe en potentialité en nous mais qui n'a pas été développé"...et parfois, ce sont des côtés positifs.
      Par exemple, si on naît dans une famille de médecins ou d'ingénieurs et qu'on est un "créatif" ou un "artiste".
      Les dons artistiques ne sont pas "mauvais", mais on les censure ou on les ignore ou on ne les reconnaît même pas (ils restent enfouis) parce qu'ils ne correspondent pas à ce qui est attendu par l'entourage !
      On peut donc découvrir une nouvelle partie de soi à tout âge...

      Bon, y'a quelques autres approximations dans le texte ci-dessus, je m'en suis aperçue (par exemple, "crise de la cinquantaine" au lieu de "crise de la quarantaine", ou "démarche naïve et idéaliste")...mais j'ai décidé de le publier quand même, car l'ensemble me plaisait, et donnait un rapide résumé de l'œuvre de Jung à ceux qui ne le connaissent pas...

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  2. Bonjour La Licorne, Bonjour Amezeg,

    Il semble en effet que Jung gagnerait à être mieux connu. Et nous pouvons nous rendre compte que même des personnes qui pensent le connaître n'en parle pas forcément bien. C'est sans doute que nos manières de se "l'approprier" dépendent de nos propres "avancées" (peut-être faut-il même plutôt dire "reculades"). Pour ma part, les écrits qui me semblent "bien" parler de Jung sont l'introduction de Jung revisité de Michel Cazenave et le Que sais-je ? de Christian Gaillard.
    Je profite de ce message pour saluer particulièrement Amezeg puisque nous avons plusieurs fois échangé sur le site blogosapiens.

    Etre humain de la planète Terre

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    1. Enchantée de rencontrer un "être humain de la planète Terre" ! ;-)

      Oui, je crois que "bien parler de Jung" est quelque chose de très relatif...
      On le découvre, on le re-découvre et on le re-re-redécouvre au fil de ses propres "avancées"...
      A part les erreurs "grossières" qui iraient à contre-sens de ce qu'il a dit, il y a la place (et j'entends la donner ici) à de nombreuses vues ou interprétations de sa vie et de son oeuvre. Michel Cazenave et Christian Gaillard sont en effet des commentateurs (et continuateurs) très intéressants...mais il y en a (et il y en aura) bien d'autres...
      Chacun(e) vient enrichir la palette...et ajouter ses couleurs et ses nouveautés.
      C'est ce que souhaitait Jung lui-même d'ailleurs : qu'on poursuive l'exploration et le chemin qu'il avait commencé...

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