mardi 14 novembre 2017

Les Kanak et les rêves

 Mardi 14 novembre 2017


Nous sommes tous des visiteurs de ce Temps, de ce lieu.
Nous ne faisons que les traverser.
Notre but ici et d'observer, d'apprendre, de grandir, d'aimer ...
Après quoi, nous rentrons à la maison.
 
Proverbe aborigène
.
 
 

Chez les Kanak (de Ponérihouen, mais pas seulement),
comme dans bien d’autres sociétés, on ne rêve pas tant pour soi
que pour les autres, pour la communauté – la famille, le clan…

 Les rêves sont alors tout à la fois récits et représentations,
liens entre le monde des êtres vivants et des défunts,
ancêtres et esprits de toutes sortes,
entre le monde sur terre dit görö-puu et l’au-delà,
ité mûûrû (litt. « les choses d’ailleurs »).
sont donc pour les vivants un moyen de communication inégalé
 avec le monde invisible des morts et des esprits.

Durant le sommeil, il est courant de dire que l’esprit nyûââ
quitte le corps de l’endormi pour aller « voyager »
et c’est pour cela que le sens commun kanak impose
de ne jamais réveiller brutalement quelqu’un qui dort,
de peur que son esprit n’ait pas eu le temps de réintégrer le corps,
ce qui aurait pour conséquence une dissociation du corps et de l’esprit
 (ko en ajië, nyûââ en paicî).

En cela, le rêve est alors un voyage hors du corps pendant le sommeil.
Variées sont les histoires racontées de génération en génération
 à propos de ces « voyages nocturnes » de l’esprit des uns et des autres,
 allant par exemple rendre visite aux engagés kanak
dans les tranchées durant la Guerre de 14-18
pour ramener aux familles restées au pays des nouvelles de leurs soldats.
Nombre d’entre eux ont en effet relaté à leur retour au pays une fois la guerre finie
 qu’ils avaient reçu la visite de tel ou tel et, notamment pour les Paicî, de Dwi Pwiridua,
 célèbre à plus d’un titre, en raison des tours qu’il aimait à jouer aux colons blancs
de la région de Ponérihouen et de Houaïlou.

Ce voyage de l’esprit, autre forme du rêve, est à rapprocher également
 des déambulations nocturnes de certains.
Fritz Sarasin notait déjà en son temps que :  
« Le rêve est pour les indigènes une réalité ;
c’est pourquoi il joue un rôle décisif .
Il est l’expérience de la séparation de l’âme et du corps,
comme chez d’autres peuples premiers .
 Dans le rêve, on peut aller vers le pays des morts,
rencontrer des parents morts et apprendre d’eux
 nombre de choses normalement cachées. »
(...)

L’importance des rêves dans la société kanak est toujours actuelle.
À tel point que dernièrement, un doctorant kanak
eut recours à l’analyse de ses rêves pour justifier son parcours
dans son avant-propos de thèse :
« Pour en finir avec les outils de la psychologie analytique, le rêve constitue une autre forme d’expression de l’inconscient faisant sens dans mon parcours. […] Toujours est-il que, dans l’environnement culturel où j’ai vécu, le rêve est parfaitement intégré aux échanges ordinaires entre individus. Rapporter son rêve dans une conversation est une pratique courante pour quiconque ressent le besoin de le partager. Qu’un événement grave survienne et d’aucuns se mettent à raconter les rêves annonciateurs qu’ils avaient faits plus tôt. Sans tenir compte de cette exagération universellement répandue, reste que le “rêve livre toujours une parcelle de vérité”.
Quand C.G. Jung analyse des séries de rêves, il les assimile
à des “maillons visibles d’une chaîne d’événements inconscients”
existe selon lui une continuité dans la suite des processus inconscients,
de même qu’il existe une continuité dans le conscient,
abstraction faite des périodes de sommeil.
 Nous allons voir comment le rêve fait sens dans mon parcours
et dessine ce continuum de l’inconscient par des mises en lien avec d’autres rêves,
l’expérience archétypique et les phénomènes de synchronicité. »

Ainsi, dans le point 3 de son avant-propos intitulé « l’expérience du rêve »,
 il retrace son parcours en rapportant un rêve personnel :
« Nous sommes au début de l’année universitaire 2002. Je décroche in extremis une inscription en thèse grâce au soutien de mes encadrants et celui de l’historien Alain Saussol. Ce moment est difficile car je découvre la réalité du quasi sacerdoce du doctorant. À cela s’ajoute un autre événement dont l’approche me partageait entre appréhension et réjouissance. Réjouissance pour le mariage de ma sœur dans la tribu de Tibarama sur la côte Est de l’île à Poindimié. Appréhension, car j’allais retrouver les miens après deux ans d’absence, deux années durant lesquelles j’étais avec eux en rupture implicite. À l’époque, ma réflexion critique sur le développement des tribus kanak, formalisée dans un travail académique de dea, n’avait pour ainsi dire, jamais fait l’épreuve du terrain. En d’autres termes, j’ignorais à peu près tout des transformations concrètes qu’il induisait, en particulier sur le territoire et l’environnement de ma tribu. Environ deux mois avant mon retour prévu en décembre 2002, je fais un rêve étrange
Nous faisons tous ce genre de rêve qui nous marque au point où on y pense plusieurs jours de suite. En voici le récit : 
“Je cours dans la forêt de Tiati, poursuivi par deux porcs, l’un blanc et l’autre noir. À l’idée d’être dévoré par ces deux animaux affamés, je suis dans un état profond de terreur. Au moment où je perds tout espoir de leur échapper, une force invisible m’arrache du sol en même temps qu’aux crocs de mes poursuivants. Bientôt, je me retrouve à flotter à une cinquantaine de mètres au-dessus de la forêt de Tiati et là, on me demande de regarder en direction du littoral. L’entité qui s’adresse à moi est Scholastique Pidjot, mon arrière-grand-mère décédée depuis 1984, quand j’avais 12 ans. Je ne l’entends pas et ne la vois pas, elle n’a pas de forme dans mon rêve. Sa présence se manifeste comme une sorte d’énergie invisible dont je saisis l’identité et le message par une perception fuyante, combinant les cinq sens courants de l’état de conscience (l’ouïe, la vue, le toucher, l’odorat et le goût). En portant mon regard vers le littoral de la tribu, j’aperçois les collines de Tina-sur-Mer. Je les savais lumineuses dans les robes verdoyantes et ambrées dont elles se paraient au gré des saisons. Mais le paysage que je découvre dans mon rêve n’a plus rien de commun avec mes souvenirs d’enfant. Les collines de Tina-sur-Mer sont pelées et la terre mise à nu. Très vite, les images que je reçois s’affolent et le spectacle de ce paysage vire à la désolation. De la terre éventrée, je vois sortir des barres de fer et des poutres de béton, un peu comme les fondations d’un immeuble en construction. Cette figure du béton et du métal émergeant d’une terre dépecée se propage de proche en proche gangrenant les espaces verts de la tribu. Elle se dirige vers moi, flottant au-dessus de la vallée de Tiati.”  
À la question de savoir si ce rêve nous mène à la recherche-action de Tiati, on serait d’emblée tenté de répondre par l’affirmative. Sauf qu’au moment où il a lieu, son message n’est pas aussi clair qu’il apparaît aujourd’hui. […] Durant deux jours, je suis amené à sillonner le territoire de la tribu et constate avec amertume l’aménagement du littoral en autoroute. Je remarque aussi l’aménagement des collines de Tina-sur-Mer où plusieurs lotissements ont pris place. Tout semblait correspondre au rêve que j’avais fait à peine deux mois plus tôt. […] Et son message commençait à faire sens à mesure que défilait sous mes yeux ce paysage qu’elle m’avait annoncé en rêve. »
Isabelle Leblic 
(Nouvelle-Calédonie)
.

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