lundi 19 décembre 2016

Le Soi : l'essence de l'être (2)

Lundi 19 décembre 2016



La sagesse du Soi peut être assimilée à celle de l’eudaimon
le « bon génie » dont parlait Aristote, la voix intérieure 
qui montre le chemin d’une vie vertueuse, c’est-à-dire une vie au service 
de l’équilibre et de l’harmonie individuelle et collective.

Martin Seligman, l’un des initiateurs du courant de la psychologie positive, 
a montré que ce genre de vie fait partie des conditions indispensables 
pour connaître le « bonheur authentique » – 
un bonheur qui ne dépend pas seulement de la capacité à éprouver 
des émotions agréables et du plaisir (hédonisme) 
mais aussi et surtout de la capacité d’actualiser le meilleur de soi 
en relation avec les autres (eudémonisme) ; 
ce qui revient à exprimer les meilleures qualités du Moi au service du Soi 
– les meilleures qualités de la personnalité
au service de l’essence de ce qui fait la vie : 
l’équilibre et l’harmonie de tout ce qui est.

D’un point de vue énergétique, il est intéressant de noter 
que le Moi répond à la pulsion de survie. 
Il sur-vit : il est en défense permanente ; 
il dépense énormément d’énergie pour refouler des souffrances
qui l’empêchent de fonctionner ; 
il se donne beaucoup de peine pour cacher les parties de lui-même 
qu’il ne veut pas montrer de peur de perdre le contrôle sur ceux dont il espère tirer profit ; 
il s’épuise à vouloir prouver à lui et aux autres qu’il existe 
en tant que personne performante et bien distincte ; 
il est condamné à s’agiter pour continuer à éprouver le sentiment d’exister ; 
il n’est jamais apaisé.

Le Soi, de son côté, répond à la pulsion de vie. 
Il vit, tout simplement, calmement ; 
il permet à toutes les parties de l’être de se rassembler en lui,
sans dépenser la moindre énergie ; 
il ne cache rien puisqu’il accueille tout dans l’amour inconditionnel ; 
il ne doit ni faire ni posséder pour prouver son existence puisque, 
de tout évidence, il est – il est vivant, il est la vitalité. 
« Le Moi s’agite, tandis que le Soi habite »
dit-on pour résumer cet différence d’état.

On comprend donc que le fait de vivre principalement identifié au Moi 
finit par épuiser voire même par rendre malade (tant physiquement que psychiquement). 
Alors que le fait de vivre dans le silence et dans la paix du Soi 
est extrêmement ressourçant et favorise la guérison (tant physique que psychique). 
Wilhelm Reich et Alexander Lowen ont montré comment la libération des tensions physiques 
dues aux attitudes défensives et aux comportements névrotiques du Moi,
 provoque une détente corporelle liée à la prédominance du Soi.

Automatiquement, l’agitation mentale fait place au silence intérieur et à l’apaisement. 
La joie se manifeste de façon spontanée et sans objet. 
Cette joie-là ne dépend d’aucun facteur extérieur, 
elle n’est pas un contentement mais simplement une joie d’être vivant. 
Elle témoigne du sentiment de plénitude qui surgit lorsque l’on lâche prise 
pour se laisser être, simplement, dans la pleine vitalité du Soi. 

Afin d’éviter la confusion liée à l’utilisation du mot self
(qui désigne le Moi en anglais), 
Donald Winnicott a proposé de parler de false self et de true self
Le false self étant considéré comme « le paraître », 
on peut le traduire par le Moi. 
Le true self étant « l’être », on peut le traduire par le Soi. 
Certains courants psycho-spirituels issus de la culture du New Age 
proposent de parler de lower self et de higher self. 
En référence aux notions de dualité et d’unité associées au Moi et au Soi, 
nous avions traduit ces termes dans l’ouvrage Le Travail d’une vie 
(Robert Laffont, 2001, Marabout 2008) 
par le Séparateur et l’Unificateur.

Et, afin de bien décrire les attributs de ces deux personnages intérieurs, 
nous avions introduit la notion de Masque (persona en grec) : 
« le paraître » associé au Séparateur (la personnalité, le Moi, l’Ego), 
et la notion d’Observateur : la pure conscience qui se manifeste 
lorsque l’objectivité et la compassion révèlent 
la nature de « l’être » (le Soi).

La spiritualité hindoue désigne cette pure conscience d’être
 – le « Je suis » 
qui observe les agrégats de l’Ego sans s’identifier à eux
 – par le concept d’âtman  (de atta, en pali : le souffle, le principe de vie, l’essence). 
Pour les hindouistes, l’âtman est le vrai Soi, le principe immortel et libre, 
le divin qui réside en chacun, l’âme individuelle dont la nature est, 
selon l’Advaita Vedanta (philosophie de la non-dualité), 
identique à celle du brahman 
– l’âme universelle, la base divine de toute existence, 
la Conscience infinie qui se connaît en tout ce qui existe, 
la Réalité ultime dont la manifestation (maya) n’est qu’une illusion,
 le Soi suprême qui ne peut se définir 
qu’en énonçant ce qu’il n’est pas 
(neti-neti : ni ceci, ni cela).

La spiritualité bouddhiste, de son côté, 
considère que l’existence d’un Soi individuel (âtman) 
ou d’un Soi universel et absolu (brahman) n’est pas compatible 
avec l’impermanence et la vacuité de tous les phénomènes.

Pour les bouddhistes, tout est vacuité (synyata) ; 
les phénomènes sont vides de substance propre car ils ne sont jamais créés à partir de rien 
(ils sont toujours dépendants d’autres phénomènes ou agrégats et ils se transforment sans cesse) ;
 de ce fait, un phénomène, quel qu’il soit, ne peut être défini par une nature qui lui serait propre, 
il est défini par l’ensemble des rapports qu’il a avec les autres phénomènes 
(lekarma – loi d’interdépendance et de causalité) ;

il n’existe donc aucune âme ni aucune essence à trouver, 
mais la simple agrégation de phénomènes conditionnés (skandha). 
Dès lors, les bouddhistes parlent d’anâtman (le non-soi). 
Et, plutôt que d’identifier un Soi, il décrivent différents niveaux de conscience

Tout d’abord vijnana
la conscience discriminante (ou connaissance discriminante) 
qui fait partie des cinq agrégats (phénomènes éphémères) qui forment l’Ego, 
et qui se décline en six modes de connaissance : 
visuel, auditif, olfactif, gustatif, tactile, et intellectuel. 

Ensuite alayavijnana : 
véritable conscience intégrative (conscience réceptacle de toutes les autres), 
elle aussi changeante et transitoire, à la fois source et produit du karma,
 cause et manifestation de klistamanas 
(le mental souillé qui, du fait de sa croyance en l’existence d’un Ego séparé, 
construit un Moi à partir de la conscience intégrative). 

Enfin amalavijnana
la pure conscience, absolument non personnelle et non duelle,
 dans laquelle se fond la conscience intégrative lorsque l’Éveil se produit.

Ainsi, pour les bouddhistes, il ne peut donc y avoir d’Absolu à rechercher ou à trouver, 
mais simplement une conscience pure (amalavijnana) qui, au-delà du mental, 
s’éveille et constate la vacuité de toute chose. 
Pour un bon nombre de philosophes bouddhistes 
cette pure conscience est immuable et permanente, 
ni produite, ni détruite, inconditionnée, au-delà de la pensée ; 
totalement libre, elle observe et contient tous les phénomènes sans s’identifier à eux. 
La notion de brahman de l’hindouisme correspond à cette pure conscience 
– la conscience-source, infinie, que l’on pourrait qualifier 
(comme le font parfois les bouddhistes à propos d’amalavijnana) 
de Conscience cosmique tant elle est vaste et contient tout ce qui est créé.

La non-dualité de la pure conscience dont il est question dans l’Advaita Vedanta hindouiste 
se retrouve donc dans le bouddhisme (particulièrement dans le bouddhisme Mahayana 
dont font partie le Chan chinois, le Zen japonais et le Dzogchen tibétain ; 
peut-être moins clairement dans le bouddhisme Theravada répandu en Asie du Sud-Est). 

Elle est présente dans le taoïsme (avec les concepts tao – la « mère du monde », 
principe qui engendre tout ce qui existe – et wu ji – la vacuité absolue, unité primordiale, 
réservoir de tous les potentiels, qui se manifeste à travers la dualité yin et yang du tai ji). 

On la retrouve dans la plupart des enseignements ésotériques des grandes religions ; 
par exemple dans l’expérience des grands mystiques chrétiens 
(comme les Pères du désert, Jean de la Croix, Maître Eckhart), 
dans le soufisme, ou encore dans la Kabbale juive. 
Ainsi que chez bon nombre de philosophes occidentaux 
(notamment chez les présocratiques Héraclite et Parménide, 
chez les stoïciens Sénèque et Marc-Aurèle,
 chez le néoplatonicien Plotin, ainsi que chez Baruch Spinoza, 
Arthur Schopenhauer, Edmund Husserl, Martin Heidegger et Karl Jaspers).

Sans forcément aller jusqu’à l’éveil mystique 
qui dissout complètement l’identité de l’Ego
 dans la pure conscience de l’unité de ce qui est, 
nous pouvons tous apprendre grâce à la méditation
à nous désidentifier des agrégats qui constituent le Moi. 

Au-delà de la confusion de nos sensations, des perturbations de nos émotions 
et du bavardage de nos pensées, nous découvrons alors, en nous, 
un espace paisible et silencieux dans lequel l’Ego 
se désagrège en ses multiples constituants. 

Du coup, nous réalisons l’impermanence et la vacuité 
de ce que nous croyions être nous. 
Nous comprenons que le « je » qui réalise cela n’est encore 
qu’un des agrégats qui constitue le Moi 
(on pourrait assimiler ce « je » à la conscience alayavijnana).

Ce « je » là s’écrit avec un « j » minuscule pour souligner son impermanence ; 
il sent, il perçoit, il éprouve, il pense, il dit, il fait, il possède ; 
son identité varie en fonction de ses actions 
(des actions qui sont en fait des réactions conditionnées) ; 
il est condamné à agir (disons même : à réagir) pour perpétuer son sentiment d’exister ; 
il ne connaît jamais la complète tranquillité.

Plus notre méditation s’approfondit, plus notre « je » devient un « Je » 
que nous pourrions écrire avec un « J » majuscule 
pour en souligner le caractère non personnel et permanent.

Ce « Je » là ne pense pas qu’il est. Il est. 
Il est hishiryo – « au-delà de la pensée » – disent les bouddhistes zen japonais. 
Il est wu wei – « non-agir » – disent les taoïstes chinois. 
Il est non-action (en tout cas non réaction), 
silence et paix, infinie sérénité, vacuité absolue, 
source de tous les possibles, pure conscience. 
Il ne peut dire que « Je suis ». Il est wu ji. Il est brahman ouamalavijnana.
 Il est Bouddha. Il est Allah. Il est Le Caché, Celui qui n’a pas de nom. 
Il est Dieu. Il est Soi
Peu importe comment nous l’appelons, 
ce qui compte ce ne sont ni les mots ni les représentations 
mais l’expérience que nous en faisons.

Faire l’expérience du Soi plonge notre Ego 
dans un espace paisible et silencieux où il se dissout. 
Cela ne veut pas dire que le Moi est détruit mais simplement 
qu’il ne dirige plus les mouvements de notre existence.

L’espace du Soi est un lieu d’acceptation totale et entière de ce qui est
 – un lieu d’amour inconditionnel – 
qui permet de contempler le Moi tout en accueillant ses différents constituants 
dans la conscience, sans que celle-ci ne doive s’identifier à autre chose 
qu’elle-même en train de contempler le Moi. 
C’est un espace de liberté dans le sens où les réactions conditionnées du Moi, 
jusqu’alors non conscientisés, 
ne s’enchaînent plus de façon aussi automatique et chaotique. 
Des actions effectuées en pleine conscience peuvent alors être posées, 
inspirées par le Soi (sous la forme de véritables inspirations – intuitions), 
dans le but de perpétuer le silence et la paix du Soi.

La pratique méditative permet de découvrir que le silence et la paix du Soi sont toujours là, 
accessibles à l’arrière-fond (au-delà des sensations, des émotions et des pensées), 
comme un noyau profond recouvert par la personnalité (bavarde et agitée) de l’individu.

Nous pourrions donc parler de l’Essence de l’être 
dans le sens où le silence et la paix du Soi 
(le silence et la paix de la pure conscience non personnelle) 
constituent la nature première et ultime de l’être 
– ce qui est présent depuis le commencement et qui sera présent jusqu’à la fin 
mais qui ne peut être perçu que dans l’instant présent. 

Le mot « essence » vient de essentia en latin, 
qui veut dire « la nature d’une chose », 
un mot qui vient de essere : « être ».

Postuler que notre nature véritable est pure conscience paisible, silencieuse et non personnelle 
implique que cette conscience est partagée par tous les êtres humains, 
devenant ainsi non pas la conscience de chaque individu 
mais la Conscience qui se manifeste en chaque individu. 
Cela pourrait laisser penser que cette Conscience existe de toute éternité. 
En d’autres mots : parler d’essence pourrait nous obliger 
à soutenir la thèse de l’existence d’un monde des idées 
distinct du monde des sens (comme le faisait Platon) 
ou d’un dieu transcendant et immortel dont la substance se trouverait en chaque individu. 

Opter pour ce genre de thèse obligerait alors à considérer la pure conscience du Soi
comme un état absolument non conditionné par le mental 
et totalement indépendant du fonctionnement cérébral. 
Quelques chercheurs qui étudient les cas de NDE (expériences proches de la mort)
 envisagent cette possibilité. 
Néanmoins, la plupart des scientifiques considèrent que le phénomène 
que l’on appelle « conscience » est étroitement lié au fonctionnement du cerveau.

Pour eux, l’activité cérébrale engendre plusieurs types de consciences 
(nous avons vu que les bouddhistes parlent de plusieursvijnana) : 
une conscience perceptive et discriminante 
(visuelle, auditive, olfactive, gustative, tactile, intellctuelle) 
qui dit « je vois, j’entends, je sens, je goûte, je perçois, je comprends » ; 
une conscience intégrative des précédentes (alayavijnana) 
qui procure une identité à l’individu 
en lui permettant de se percevoir comme un Moi qui dit 
« je perçois, je comprends et je pense donc je suis une personne », 
du fait de sa croyance en l’existence d’un monde formé 
d’objets séparés les uns des autres (klistamanas) ; 
et, enfin, une conscience capable de suffisamment de recul (amalavijnana) 
pour, dans un premier temps, observer la conscience intégrative 
en train de créer le sentiment personnel d’être un Moi 
et, dans un second temps, générer le sentiment non personnel 
de l’existence d’un Soi originel et universel qui dit simplement et sereinement
 « Je suis conscient » et même plus simplement encore « Je suis ». 

Cette conscience pure n’émergerait que dans certaines conditions, soit spontanément 
(comme cela se produit lors d’une fulgurance de conscience 
ou lors de ce que l’on appelle un Éveil spontané), 
soit au cours d’une quête spirituelle (durant laquelle l’entraînement au calme mental 
et à l’amour inconditionnel prépare à un Éveil qui se produit sans que l’on cherche à l’obtenir). 

La pure conscience jaillirait alors au-delà du mental, 
totalement déconditionnée des automatismes mentaux, 
sans qu’il n’y ait plus d’identification à une conscience 
qui dirait « je suis conscient d’être ceci ou cela », 
pouvant seulement constater que « Je suis » 
(« Je suis indépendamment de ceci ou de cela). 

Cette pure conscience (que nous appelons aussi le Soi)
ne pense pas, elle n’interprète pas, elle n’explique pas ; 
elle ne sait rien à propos des êtres et des choses, elle les connaît ; 
elle perçoit l’essence calme et paisible qui est en tout ; 
elle communique de Soi à Soi, dans un plan de transcendance 
où les notions de temps et d’espace n’ont plus lieu ; 

elle contemple la vacuité de tout ce qui se manifeste 
(elle voit que rien n’existe en dehors de l’interdépendance des phénomènes) ; 
elle est la vacuité absolue (l’espace paisible et silencieux 
qui n’est pas vide mais tongpa nyi, 
comme disent les Tibétains – tongpa : le vide inconcevable, 
nyi : la possibilité que tout peut advenir ; 
cette vacuité qui est un vide plein, un espace de tous les possibles
le lieu où, grâce à l’interdépendance des phénomènes, 
tout peut apparaître, se transformer et disparaître).

Cette pure conscience non personnelle embrasse l’unité du monde, 
elle est « tournée vers le tout », 
tant à l’intérieur de l’individu qu’à l’extérieur ; 
elle englobe l’univers 
(unus en latin : un ; versus : tourné vers),
 elle devient universelle.

Telle une lumière, elle diffuse sa sagesse 
à travers un bon sens relié à l’essentiel, 
dans le respect de l’équilibre et de l’harmonie 
qui permettent à la vie de se perpétuer.
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EDLPT
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