dimanche 4 décembre 2016

Jung et la synchronicité (1)

Dimanche 4 décembre 2016

Les phénomènes synchronistiques sont caractérisés selon Carl Gustav Jung 
par la coïncidence significative 
d’un phénomène physique objectif avec un phénomène psychique
 sans qu’on puisse imaginer une raison ou un mécanisme de causalité évident. 

A partir de la correspondance maintenant disponible de Jung 
avec le théoricien de la physique Wolfgang Pauli, 
on constate que Pauli a eu une participation décisive 
pour la préparation finale de cette idée.

(...)

Le problème de la complémentarité entre psyché et matière, 
signalé plusieurs fois par Pauli, est aujourd’hui reformulé 
par la vision de la physique quantique moderne

(...)
.



En 1992 est apparue dans les éditions Springer la correspondance 
entre le psychiatre Carl Gustav Jung et le physicien théorique Wolfgang Pauli
un document de premier ordre relatif à l’histoire des idées . 
A côté de beaucoup d’informations personnelles 
- qui ne nous intéressent ici que de façon secondaire - 
il s’agit surtout de discussions sur la relation entre la psyché et la matière. 

En partant de leurs domaines professionnels respectifs, 
le psychologue Jung et le physicien Pauli sont parvenus tous les deux 
avec une concordance remarquable à la supposition de 
"l’existence d’un seul monde, dans lequel la psyché et la matière 
seraient une seule et même chose,
que nous distinguons uniquement 
pour mieux les connaître en eux-mêmes" . 

Jung a écrit dans une lettre datée de 1956 :
"Je ne doute pas que la psyché objective contienne 
des images qui éclaircissent le secret de la matière.
 On peut se rendre compte de telles relations 
dans les phénomènes synchronistiques et leur a-causalité.
 Aujourd’hui, ces phénomènes ne sont encore que de vagues idées, 
et c’est à l’avenir qu’est réservé le travail de regroupement 
des expériences qui éclaircissent un peu cette incertitude".

A première vue on pourrait s’étonner que ce soit Pauli qui se soit occupé 
intensivement de façon théorique de la psychologie des profondeurs de Jung. 

Pauli - le rationaliste et l’inexorable physicien à l’esprit critique, 
surnommé par ses collègues "la conscience vivante de la physique théorique" 
ou encore "le terrible Pauli". 
Cependant le "problème psychophysique
a toujours été parmi ses principaux centres d’intérêt. 

Dans une lettre à Markus Fierz en novembre 1949 Pauli a écrit :
" ... la possibilité des lois de la nature m’a toujours paru fondée
 sur la coïncidence archétypique de nos attentes (psychique) 
avec un phénomène naturel extérieur (physique). 

Pour l’organisateur abstrait,
 la distinction "physique-psychique" n’existe justement pas. 
Sur ce point il me semblerait que la "pensée scientifique" 
serait seulement un cas particulier parmi des possibilités plus générales .


1. Premières idées de Jung sur la synchronicité

Les études de Jung sur des "phénomènes inexplicables" ont commencé en 1902 
avec sa thèse "Psychopathologie des phénomènes dits occultes" [6] 
et ont abouti à l’interprétation archétypique de la synchronicité. 
Selon cette interprétation, l’archétype à la base des phénomènes de synchronicité 
serait un coordinateur de la réalité psychique et matérielle 
où la coordination se déroule selon leur signification commune. 
Jung considère la psyché et la matière 
comme deux aspects d’une "unité" non divisée 
qui est inaccessible par voie directe :

"De même que la psyché et la matière sont contenues dans un seul et même monde, 
elles sont en outre en contact permanent et reposent finalement 
sur des facteurs transcendants incompréhensibles ; 
De fait, il est possible et même très probable que la matière et la psyché 
soient deux aspects différents d’une seule et même chose. 
Les phénomènes synchronistiques me semblent incliner dans ce sens : 
du non-psychique pourrait se comporter comme du psychique, 
et inversement, sans qu’il y ait de relation causale entre eux." 

Les conceptions de Jung se distinguent par principe de celles de Freud, 
en particulier par rapport à l’autonomie de l’inconscient, 
qu’il a nommé plus tard la "réalité de l’âme".
Contrairement à Freud, Jung s’intéressait surtout aux "grands rêves
qui ont une signification numineuse et dans lesquels se trouvent 
des contenus symboliques qu’on rencontre souvent dans l’histoire de l’humanité, 
comme des motifs mythologiques ou des images primordiales 
que Jung qualifiait d’"archétypes" dans ses premières oeuvres.

Le concept de "principe synchronistique"
apparaît très discrètement pour la première fois 
dans un éloge funèbre pour Richard Wilhelm 
dans le Neuen Zürcher Zeitung du 6 mars 1930 :


"La science du "Yi King" n’est pas basée sur le principe de causalité 
mais sur un principe qui n’est pas nommé jusqu’ici - 
car il n’apparaît pas chez nous 
- que j’appelle à titre d’essai le principe synchronistique. 
Mon occupation avec la psychologie des phénomènes inconscients m’a contraint, 
il y a plusieurs années déjà, à chercher un autre principe explicatif 
car le principe de causalité m’est apparu insuffisant
 pour expliquer certains phénomènes étranges
de la psychologie de l’inconscient. "

Dans ses Tavistock Lectures en 1935 Jung a répondu 
à une question sur le parallélisme psychophysique :
"Le corps et l’esprit sont deux aspects de l’être humain, 
et cela est tout ce que nous savons. 
Pour cette raison je préfère dire que les deux choses surviennent ensemble 
d’une façon mystérieuse et en rester là, 
car on ne peut pas s’imaginer les deux choses comme étant une seule. 

Pour mon usage personnel, j’ai conçu un principe
qui doit montrer ce fait d’être "ensemble", 
j’affirme que l’étrange principe de la synchronicité agit dans le monde
 lorsque certaines choses se produisent d’une façon plus ou moins simultanée 
et se comportent comme si elles étaient la même chose, 
tout en ne l’étant pas de notre point de vue. "

"L’Orient fonde sa pensée et son évaluation des faits sur un autre principe. 
On n’a même pas de mot pour rendre compte de ce principe. 
L’Orient a bien sûr un mot pour cela mais nous ne le comprenons pas. 
Le mot oriental est Tao... 
J’utilise un autre mot pour le nommer mais c’est assez pauvre. 
Je l’appelle synchronicité. "

La synchronicité selon Jung se réfère à des événements 
où il se passe des choses dans la réalité extérieure 
qui sont en correspondance significative avec une expérience interne. 

Les phénomènes synchronistiques sont des coïncidences significatives 
où l’espace et le temps apparaissent comme des grandeurs relatives.
 "Synchronicité" ne veut pas dire "en même temps" mais "avec le même sens". 

La partie du phénomène synchronistique
qui se produit dans la réalité extérieure 
est perçue par nos sens naturels. 
L’objet de la perception est un événement objectif. 
Cependant Jung écrit :
"Il demeure pourtant un événement inexpliqué
car dans les conditions de nos présupposés physiques, 
on ne pouvait pas s’attendre à sa réalisation. "

Bien entendu, la synchronicité n’est pas une explication, 
c’est en premier lieu le fait de donner un nom aux faits empiriques 
suggérant l’existence des coïncidences significatives. 
Jung a souligné qu’"en ce que concerne la synchronicité, la principale difficulté
 réside dans le fait de voir sa cause dans le sujet tandis que, selon ma conception, 
elle se trouve dans la nature des processus objectifs" [12] .

 Les phénomènes synchronistiques remettent en question le concept physique d’objet 
tout comme les concepts classiques d’espace et du temps 
et ils concernent donc également les physiciens 
intéressés aux questions philosophiques.

Jung traîna avec lui ses idées
sur des "coïncidences significatives" pendant des années, 
sans leur donner leur forme définitive. 
Il a longtemps hésité avant de les présenter au grand public.


Après une conversation avec Pauli, en novembre 1948, 
ils ont commencé une correspondance intensive , 
dans laquelle Pauli a encouragé Jung à rédiger ses pensées sur la synchronicité. 
En juin 1949 Jung a envoyé à Pauli un brouillon "entouré partout de signes d’interrogations" 
pour qu’il l’examine en détail. Pauli a pris vivement part à la mise au point ultérieure 
du concept de la synchronicité de Jung.

Dans leur correspondance (partiellement) publiée, 
il ressort que la critique constructive de Pauli a été essentielle. 
La version définitive de Jung a été le résultat de beaucoup de révisions 
- inspirées par les commentaires critiques de Pauli - 
et elle est apparue en 1952 sous le titre 
"La synchronicité comme principe des relations acausales"  
dans un volume publié conjointement avec Pauli et intitulé 
Explication de la nature et de la psyché
Ici, il ne s’agit "pas du tout d’un travail complet de description et d’élucidation 
de ces faits complexes", comme Jung l’a souligné dans son préambule, 
"mais uniquement d’un essai afin de...
soulever le problème."

Les phénomènes synchronistiques se comportent selon Jung 
comme des hasards gorgés de sens
Ils sont caractérisés par la coïncidence porteuse d’une signification 
d’un phénomène objectif physique avec un événement psychique 
sans qu’on puisse imaginer une raison ou un mécanisme causal.

 Jung a listé parmi les exemples de coïncidences significatives la télépathie
des pratiques divinatoires comme le Yi King 
ou encore la technique d’interprétation de l’astrologie
mais aussi les effets secondaires souvent observés en cas de décès
une horloge s’arrête, une photo tombe du mur, un verre se brise.

L’existence des événements synchronistiques est souvent mise en doute 
car ils sont rares voire exceptionnels. 
L’argument le plus convaincant de leur réalité est une tradition millénaire et 
- en dernière instance, la seule valable - 
l’expérience personnelle propre.

Les phénomènes synchronistiques perdent 
beaucoup de leur force de conviction 
quand on les raconte simplement. 
Ils ont une qualité d’expérience numineuse
 et on doit l’expérimenter soi-même.

 La seule chose qui compte est le saisissement personnel
Une discussion de tels phénomènes subjectifs 
fait sauter le cadre de la science traditionnelle, dite "objective" 
mais jamais le cadre d’un examen sérieux. 
Des véritables événements synchronistiques ont un caractère numineux,
 tel qu’on ne les crie pas sur les toits. 

Pour ne pas délayer complètement le concept de synchronicité, 
on pourrait envisager de le restreindre 
aux événements qui sont inouïs et bouleversants.
.

Hans Primäs


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