samedi 31 décembre 2016

Et si l'on faisait un peu de maths ? :-) : L'anneau du "i"

Samedi 31 décembre 2016

Pour poursuivre la réflexion, je vous propose une petite comparaison mathématique...:-)

L'imagination active de Pauli concernant "l'anneau du i" m'a fait réfléchir...



Je pense qu'on a pour l'instant une représentation du monde 
qui pourrait s'apparenter à celle de  l'ensemble des réels 
et qu'on est confronté -dans ce "réel" qui est le nôtre - 
à des problèmes qui ne trouvent pas de solution .

Or, comme le disait Einstein, "On ne résout pas les problèmes 
avec les modes de pensée qui les ont engendrés."

Alors, il faut faire ce que font les mathématiciens, 
il faut faire ce qu'a fait Jérôme Cardan pour résoudre les équations du troisième degré,
 il faut "sortir du cadre" et passer à un autre ensemble, plus vaste...
pour espérer les résoudre. 

Et il faut pour cela faire "un saut conceptuel", 
c'est-à-dire  oser imaginer l'inimaginable, l'impossible,  
imaginer qu'il existe un nombre improbable,
un nombre a priori "impossible", "non-réel" :  
le nombre i, la "racine de -1".
Et grâce à ce "saut dans l'inconnu" et dans l'impossible...
on débouche sur un "univers" plus complexe 
et qui permet de résoudre certaines équations compliquées...
C'est là "la clé magique" qui peut ouvrir sur un nouveau monde . 

C'est, à mon avis, exactement la situation dans laquelle on se trouve actuellement ...

Les niveaux de conscience à atteindre sont comme les ensembles numériques : 
ils sont de plus en plus grands et s'emboîtent les uns dans les autres, 
à la façon des poupées russes.




L'ensemble des nombres naturels (N) est inclus
dans l'ensemble des nombres relatifs (Z)
qui est inclus dans l'ensemble des nombres rationnels (Q)
qui est inclus dans l'ensemble des nombres réels (R)
qui, à son tour,  est inclus dans l'ensemble des nombres complexes (C)...

A chaque fois, pour changer de niveau, on ajoute
des nombres à ceux qu'on connaît déjà : 
on  ajoute les nombres négatifs...
puis les nombres rationnels...puis les nombres irrationnels...
et enfin les nombres complexes...
Passer de l'un à l'autre demande un "élargissement conceptuel", 
qu'on pourrait comparer à un élargissement de conscience.

Ce qui est remarquable, c'est qu'à aucun moment, on ne régresse...

De même, dans la progression de la conscience, 
atteindre un niveau supérieur ne suppose jamais, à mon avis, 
de rejeter le niveau inférieur mais de l'inclure...

A chaque fois, on "s'appuie" sur la conscience déjà acquise 
pour aller vers une conscience encore plus grande...

Si les primitifs avaient, comme les enfants, une conscience du moi très faible...
et que nous, aujourd'hui, nous avons développé cette conscience (personnelle),
ce n'est pas pour ensuite, la rejeter...mais pour la dépasser.
Notre conscience, qui s'est extirpée de la nature et du pré-personnel 
(fusion indifférenciée avec le Tout), 
ne doit pas y retourner, ce qui serait une régression, 
mais doit s'élever vers le niveau suivant, 
qui inclut la conscience personnelle, mais la dépasse. 
C'est le niveau trans-personnel.

Ce niveau est une conscience accrue et non un retour vers le Tout indifférencié.
C'est un "saut" qui passe par la reconnaissance 
de ce qu'on considérait jusque-là comme impossible...
un saut vers un nouveau monde, plus large, 
beaucoup plus "complexe" que le précédent...

Et donc, il me semble qu'il faut se méfier de toutes les méthodes ou courants 
qui proposent un "retour au primitif", au fusionnel, à l'indifférencié...
et/ou un rejet du Moi, du mental...
et de tout ce qui a été "construit" à grand-peine 
pendant les derniers siècles ou millénaires...

Le mental est certes insuffisant... il nous faut accéder au "supramental" 
(plus intuitif), mais ne surtout pas jeter le mental à la poubelle.

L'ego est certes insuffisant, il nous faut accéder au Soi...
mais le Soi est totalité, il inclut le Moi.

Donc, on irait, par un "saut vers l'impossible",  vers un monde "complexe" 
(ce qui fera plaisir à Edgar Morin), et aussi vers une sorte de monde "double" 
(puisque l'ensemble des complexes est constitué de "paires de nombres"...
z =a+ib s'écrit aussi z (a, b), a étant la partie réelle et ib la partie imaginaire...

Un monde "double"...? 
Mais est-ce que ce ne serait pas le monde psychique-physique 
dont nous parlons depuis le début,
celui que Jung et Pauli recherchaient activement...?

Un monde qui relierait les deux autres : 
le monde concret et le monde invisible...
et dont le "trait d'union" serait le nombre magique : le "i" ?

"i", qui, en anglais, veut dire "je"...ou "moi"...
Est-ce un hasard ?
Peut-être pas...il n'y pas de hasard, paraît-il...:-)

La personnalité de l'être humain équipée de sa psyché-miroir... 
pourrait évoluer de façon à devenir un"trait d'union", 
le trait d'union qui peut faire le lien entre le "physique", le matériel, la matière...
et l'imaginaire, l'idéel, le "non-incarné"...(au sens de Platon) ? (*)

Et ce "i" est inscrit sur un "anneau", 
qui est un symbole de mariage et d'amour...

Est-ce que ce n'est pas ce, qu'au fond,  on soupçonne depuis toujours : 
que seul l'Amour, en tant que "force de relation", aurait ce "pouvoir magique" 
de relier et d'unir deux mondes qui paraissent séparés ?
.
La Licorne
.


(*) Dans les "Dialogues avec l'ange",
cela est formulé de cette façon :
l'homme deviendra le "pont"
entre le Monde créé et le Monde créateur.





Science et niveaux de conscience

Samedi 31 décembre 2016

Soixante ans après la mort de Pauli,
certains scientifiques n'hésitent plus
à s'avancer sur le terrain des liens 
entre physique et conscience...


Je pense que la conscience humaine peut être reliée à une forme d’être plus éle­vée
Cet état opère réellement une sorte de transformation du champ de conscience. 

Dans cette perspec­tive, la description quantique me paraît porter 
sur l’un des degrés vers ce plan plus élevé de l’être. 

Ce qui se passe réellement dans la nature n’est pas perceptible 

Permettez-moi une analo­gie entre l’expérience mystique et les mathématiques : 
la connais­sance mathématique n’est pas accessible 
tant que le système nerveux n’a pas été entraîné à percevoir et à déchiffrer
 ses symboles ou ses concepts. 

De la même façon, le système nerveux n’accède pas à l’expérience mysti­que 
tant qu’il n’a pas été formé à atteindre des plans plus élevés.

Les scientifiques devraient accep­ter le fait que, 
pour avoir accès à un état supérieur de conscience, 
il faille en apprendre le « lan­gage ». 
Bien peu en conviennent naturellement. 
Mais ils devraient le découvrir logiquement.
(...)

La plupart des scientifiques, pour le moment, 
n’acceptent pas la dimension spirituelle de l’homme. 
Ils en attendent la preuve physi­que.

Or, tant qu’ils chercheront dans des directions matérielles 
quelque chose qui ne se découvre qu’à un certain niveau de cons­cience,
 leurs réalisations demeu­reront incomplètes.

.
Prix Nobel de physique
.
(interview complète sous le lien)
.

Ajouter une légende

...la notion de spiritualité laïque s'impose depuis quelques années
 et une spiritualité déconnectée des dogmes religieux
peut et doit être fondée sur la science.

La science et la spiritualité doivent converger
grâce à l'élaboration d'une physique de la conscience,
incluant notamment le corpus extrêmement riche
de ce qu'on appelle les états modifiés de conscience. 

Nous pourrions aussi parler de psychophysique,
une physique qui aurait intégré le paramètre de la conscience dans les expériences.
Une telle approche permettra d'amplifier les effets expérimentaux
et de mieux les comprendre.

Pour ceux qui y restent attachés, la valeur des religions
n'en sera pas dépréciée mais seulement relativisée
et rapportée à la sphère culturelle.

A terme, science, philosophie et spiritualté ne doivent faire qu'un
dans notre effort de décrire notre relation au réel.
(...)

Philippe Guillemant
"La physique de la conscience"
.




vendredi 30 décembre 2016

La chinoise et la symétrie en physique

Vendredi 30 décembre 2016


Ce rêve d'expérience avec des miroirs peut avoir préparé Pauli 
à une découverte scientifique qui le frappa en plein coeur.

La découverte impliquait une contestation du principe de la conservation de la parité, 
que Pauli préférait appeler "mirroring" ou "symétrie en miroir". 
Il était généralement admis que les lois de la nature présentaient une symétrie exacte. 
Par exemple, quand la gauche devient droite, comme une image en miroir 
ou quand une charge positive se change en une charge négative. 
Pauli a longtemps été un féroce défenseur de cette symétrie.

De façon significative, ce fut une équipe de scientifiques chinois 
qui créa les expériences qui ont démontré que l'univers n'est pas parfaitement symétrique. 
Il a une légère tendance à favoriser la gauche.



Les expériences furent proposées en 1956 par deux jeunes physiciens 
Chen Ning Yang et Tsung-Dao Lee, qui étaient venus aux Etats-Unis 
pendant l'occupation japonaise de la Chine. 
A un déjeuner au White Rose Café à New-York, ils recrutèrent une brillante physicienne 
basée à Columbia pour mener une expérience permettant de tester leur théorie.
Son nom était Chien-Shiung Wu et elle était une experte en radioactivité beta.

Elle était si enthousiasmée par le projet
qu'elle annula un voyage sentimental en Chine 
qu'elle avait prévu de faire avec son mari, 
à l'occasion du vingtième anniversaire de leur émigration. 
Et cela bien qu'ils aient déjà réservé leur cabine sur le Queen Elisabeth.

Elle mit au point une expérience impliquant la désintégration beta du cobalt 60 
qui démontra de bonne heure,en 1957, que la parité 
- le comportement d'un système physique en réponse à l'inversion spatiale -
ou inversion des coordonnées spatiales - 
n'est pas conservée dans les interactions faibles,
 les forces associées à la désintégration radioactive. 
La parité est conservée dans la gravitation, l'électromagnétisme 
et les interactions fortes (qui maintiennent les noyaux ensemble) mais pas ici.
.
Robert Moss 
"The secret history of dreaming"
.


Pauli avait rencontré Chien-Shiung Wu en 1941 
quand il visita l'université de Californie à Berkeley et l'avait décrite à Jung 
comme impressionnante  "à la fois en tant que physicienne expérimentale 
et que jeune et belle femme."

Pauli lui écrivit que "ce qui l'avait empêché jusque-là 
d'accepter cette possibilité normale (de la violation de la parité), 
c'était la question de pourquoi cette restriction de la "mise en miroir" n'apparaît 
que dans les interactions faibles, pas dans les "fortes". 
Mais qu'est-ce que la force d'une interaction a à voir avec une loi de la conservation ? 
La réponse à cette question reste à trouver.

 En tout cas, je vous félicite 
(ce que je ne je fais pas envers moi), ajouta-t-il.
La particule du neutrino -au sujet de laquelle je ne suis pas innocent- 
me persécute encore.
"Dieu est faiblement gaucher, après tout
écrivit-il, exubérant, à Jung.
Un neutrino tourne seulement dans une direction. 
Si quelqu'un le regarde dans un miroir, 
il tournerait encore dans le même sens.
(...)
Pauli ne pouvait pas ne pas remarquer 
quel suprême exemple de synchronicité il y avait là. 

Une chinoise avait joué un rôle important dans ses rêves, 
en particulier dans ceux qui incluaient des miroirs et des réflexions, 
et une chinoise avait réalisé l'expérience critique
qui mit en évidence la chute de la parité
c'est-à-dire est, en physique, la symétrie en miroir.



Dans une lettre, il fit part à Jung de son "choc
par rapport à la "révolution chinoise" en physique.

Fierz lui dit qu'il avait un "complexe du miroir"
Je l'admets volontiers",
 écrivit-il à Jung, mais j'en étais encore à chercher 
à  reconnaître la nature de mon "complexe du miroir".

Le curieux rêve de Pauli de 1954 était arrivé juste après 
qu'il ait terminé son travail sur la symétrie en miroir. 
Il était convaincu des motifs inconscients
jouent un rôle dans la pensée créative,
et  tout particulièrement dans le cas de la symétrie.
.

Arthur I. Miller
"137, Jung Pauli and the pursuit
 of a scientific Obsession"
.
(J'ai traduit les deux textes en français)
.


.

Les rêves de Pauli (4) : Miroirs

Vendredi 30 décembre 2016


En novembre 1954, Pauli rêva qu'il était dans une pièce avec la "femme de couleur". 
Des expériences étaient menées dans lesquelles on faisait apparaître des "reflets".

Alors que les autres considéraient ces reflets comme des objets réels, 
Pauli et la femme de couleur savaient que ce n'étaient que des images "miroir". 
Cela devint une sorte de "secret" entre eux. 
Mais un secret qui les remplit d'appréhension et de crainte.

Deux mois plus tard, il rêva que cette "femme chinoise"(*) avait un enfant, 
mais  que les gens refusaient de le reconnaître.


Robert Moss 
"The secret history of dreaming"
.
(traduction personnelle)
.

(*) De temps en temps, la "femme de couleur" se change
en "la femme chinoise" des précédents rêves de Pauli...
La "femme chinoise", d'après Jung, représente
le côté holistique de la femme de couleur, en lequel
la philosophie chinoise cherche à réconcilier les opposés.
.
A.I. Miller



Le monde "UN", la chinoise ...et la danse

Vendredi 30 décembre 2016

« Ici, se pose à la science de notre temps cette question capitale : 
« parviendrons-nous à réaliser, sur un plan supérieur, le vieux rêve de l'alchimie, 
en créant les bases conceptuelles d'une saisie scientifique unitaire 
de la sphère physique et de la sphère psychique ? » 

Wolfgang PAULI



Carl Gustav JUNG et Wolfgang PAULI collaborent pendant un quart de siècle 
autour du rapport entre la sphère physique et la sphère psychique. 
Leur exploration conjointe du « problème psychophysique » 
les conduit à admettre l'existence d'un arrière-plan au monde phénoménal, 
arrière-plan « mi-physique mi-psychique ». 
Cet arrière-plan « commun de la microphysique
et de la psychologie dite des profondeurs, écrit JUNG,
 est à la fois physique et psychique, c'est-à-dire qu'il n'est ni l'un ni l'autre, 
mais constitue un troisième terme, une nature neutre. 
[...] 
L'arrière-plan de notre univers empirique apparaît en fait 
comme un unus mundus, un monde « un » .

 Ce modèle, qu'ils établissent à l'aune de la physique et de la psychologie modernes , 
remet en question la représentation que nous nous faisons 
de l'inscription de l'homme dans son milieu. 
Il suppose, en effet, que l'existence de l'homme,
sa présence et son agir en ce monde, 
s'enracine dans ce plan antérieur 
où ne vaut ni la flèche du temps ni l'espace comme étendue, 
ni non plus la séparation entre moi et autrui 
ou encore la causalité. 

Ce plan constituerait en quelque sorte l'autre face du monde
selon un rapport de symétrie, et l'autre face du sujet
Sa présence et sa structure transparaissent notamment 
à l'occasion de certains états psychologiques lors desquels, 
le moi étant mis hors circuit, les couches primaires de la psyché peuvent se révéler,
 comme dans certains rêves de PAULI, ou encore lors de danses extatiques.




LA FIGURE DE LA DANSEUSE CHINOISE ET LA CONTRACTION DE L'ESPACE 

La figure centrale des rêves de Wolfgang PAULI est une danseuse chinoise
Elle représente, selon lui et JUNG, une compréhension totalisante de la vie 
à l'opposé de l'appréhension discriminante du logos 
que PAULI personnifie lui-même dans ses rêves

Dans les rêves du physicien, le couple d'opposés Orient-Occident 
représente l'opposition irrationnel-logos,
mais la Chinoise personnifie également l'inconscient 
en tant que totalité psychophysique.

« La Chinoise, écrit PAULI, ne se situe pas seulement 
au-delà des couples d'opposés catholicisme-protestantisme, mystique-science de la nature, etc., 
elle est elle-même cette unité absolue de la psyché et du monde physique 
qui pose encore problème à l'esprit humain, elle voit des choses particulières. 
Mais, libre de toute rationalisation, elle ne possède pas les mêmes capacités rationalisantes 
que ma conscience (pensée logique, mathématique, etc.). »

 Dans l'un des rêves de PAULI,
l'agissement de la Chinoise produit une transformation de l'espace
tournant sur elle-même, formant un axe entre ciel et terre, tout en se déplaçant, 
sa danse a pour effet de « contracter » l'espace. 

« Tandis que j'attends, elle repart dans l'escalier 
sans cesser de « danser » de façon rythmée, 
repasse par la porte de la trappe puis redescend. 
Ce faisant, elle tient l'index de la main gauche et la main gauche en l'air, 
tandis que son bras droit et l'index de sa main droite sont dirigés vers le bas. 
Ce rythme répété se met à agir et donne naissance à un mouvement de rotation 
(circulation de la lumière). 
L'espace qui sépare les deux étages semble se rétrécir de façon « magique »

« La Chinoise, commente JUNG, relie visiblement en rêve les positions opposées, 
et cela donne naissance à la « circulation », c'est-à-dire à la rotation. 
Cette dernière est accompagnée d'une modification de l'espace qui se contracte. 
C'est ainsi qu'il y a aussi une modification du temps et de la causalité ! » 

Comme l'indique le rêve, la contraction de l'espace se produit 
par un mouvement de circulation ou de rotation. Dans plusieurs rêves du physicien,
 l'on retrouve également décrit un espace circonscrit et limité
 par un mouvement de rotation ou de circumambulation – 
par exemple, les rêves numérotés 16, 51 et 52 de Psychologie et Alchimie :

  « Une salle de danse rectangulaire.
 Tout le monde se déplace à la périphérie, de droite à gauche. » ; 
« Bien des gens sont présents. 
Tous font le tour d'un carré en allant vers la gauche » ; 
« Il règne une grande tension. De nombreuses personnes circulent 
autour d'un grand rectangle central ». 

L'espace qui se constitue au fil de ces rêves 
est de forme quadrangulaire, de dynamique circulaire 
et marqué au centre par un axe vertical. 
L'on reconnaît donc là la structure géométrique typique des mandalas 
qui sont au coeur des travaux de JUNG depuis sa lecture 
du Traité du mystère de la Fleur d'or de LU TSOU,
 traité d'alchimie chinoise que lui avait remis Richard WILHELM. 
LU TSOU y décrit un mouvement circulaire de centration et de métamorphose de la vitalité 
qui produit la manifestation d'éléments contenus ordinairement dans l'« âme spirituelle ».

Selon les observations de JUNG, ce double mouvement, 
de centration et de jaillissement, spontané 
peut se manifester par des symboles oniriques, ou encore par des dessins 
lorsqu'il atteint la sphère corporelle, mettant en mouvement la main 
indépendamment de la volonté du sujet. 
Les symboles viennent alors configurer l'espace réel de la feuille.
 « L'unification des opposés à un niveau supérieur, écrit JUNG,
 n'est pas une affaire rationnelle ni davantage une question de volonté, 
mais un processus psychique de développement qui s'exprime dans des symboles. 
[…] 
Les productions spontanées de l'imagination dont nous avons parlé plus haut 
s'approfondissent et se concentrent progressivement en structures abstraites 
qui représentent apparemment des « principes ». 
[…] 
Si les imaginations traduisent sous forme de dessins, 
on voit apparaître des symboles qui appartiennent surtout au type « mandala. » 
Par ailleurs, il arrive que cette mise en mouvement spontané 
ne concerne pas uniquement la main, mais implique le corps tout entier 
en se manifestant sous la forme d'une espèce de danse 
que JUNG appelle « danse du mandala ». 

« J'ai observé chez mes patients des femmes 
qui ne dessinaient pas les mandalas, mais les dansaient.




L'Inde possède un terme pour cela : mandala nrtya, danse du mandala
Les figures de la danse traduisent le même sens que les dessins. 
Les patients eux-mêmes ne peuvent pas dire grand-chose de la signification des symboles 
en forme de mandala qu'ils produisent. » 

JUNG souligne que ces figures que le corps exprime par sa gestuelle 
ne sont pas le fait de suggestions de sa part, et doivent être considérées par conséquent 
comme des formes appartenant à l'inconscient collectif 
– ce qui explique que des formes identiques à celles des mandalas bouddhiques 
se retrouvent dans toutes les cultures du monde. 

« Lorsque mes patients produisent de telles images, écrit JUNG, 
il est évident que cela ne provient pas de suggestions, car elles furent créées 
bien avant que j’ai connu leur signification ou leur relation avec les pratiques de l’Orient 
qui m’étaient alors totalement étrangères. » 

 Le psychologue et le physicien s'accordent ainsi pour voir dans la forme des mandalas 
le reflet de l'organisation de la couche la plus profonde de la psyché, 
puisque leurs apparitions spontanées se produisent 
à mesure que la conscience se soustrait du monde environnant et s'enfouit dans les profondeurs.

Il y a là deux mouvements complémentaires qui produisent une espèce de renversement : 
avec le « retournement du regard », des contenus de l'inconscient collectif surgissent 
pour faire effraction dans le monde
Le corps devient alors le médium de ces formes universelles 
qui traversent le sujet et modèlent l'espace. 
.
"La déchirure de l'espace et la naissance du sujet"
.



Danse dont les mouvements se "projettent" sur une surface plane (écran)
et dessinent ainsi de splendides mandalas lumineux
qui ressemblent, à s'y méprendre, à des "danses de particules"...
.

Quelques rêves de "danse"
évoqués dans ce blog :

La danse carrée
La danseuse chinoise
Roc et Rock
Les frontières du mystère



jeudi 29 décembre 2016

Les rêves de Pauli (3) : La danse carrée

Jeudi 29 décembre 2016



La veille au soir (le rêveur
s'était amusé à dessiner plusieurs schémas de sa vie, 
auxquels il avait donné la forme d'un triangle (étoile de David), 
en inscrivant aux angles les éléments qui lui semblaient être importants 
de son psychisme et de son existence. 


Là-dessus, il eut ce rêve :

Une Chinoise élevée au rang de Sophia 
est présente entre deux hommes; 
Le quatrième, c'est moi.




Elle me dit  
"Tu dois nous laisser jouer beaucoup de parties d'échecs 
dans toutes les combinaisons possibles. "
  
Dans une imagination survenue dans un état de semi-éveil, 
elle annonce ensuite au rêveur d'une voix numineuse : 
"Dans tes dessins il y a quelque chose de tout à fait juste, 
et quelque chose de transitoire et de faux. 
Ce qui est juste, c'est que le nombre de traits est de six 
et le faux, que le nombre de points est de six. 
Regarde ici." 

Et je vis :
un carré avec des diagonales nettement tracées.


Vois-tu maintenant enfin le 4 et le 6 ? 
Dans l'espace, quatre points et six traits ou six paires à partir de quatre points. 
Ce sont les mêmes six traits qui sont dans le Yi King. 
Là, le six est juste, qui contient également le trois de façon latente
Regarde maintenant le carré: quatre des traits sont d'égale longueur, 
les deux autres  sont plus longs, dans un rapport irrationnel. 
Il n'y a pas de figure formée à partir de quatre points qui ait six traits égaux. 
C'est pourquoi la symétrie ne peut pas être produite statistiquement 
et il naît une danse. 

La conjonction signifie un changement de place au cours de cette danse, 
on peut également parler de jeu, de rythme ou de rotation. 
C'est pourquoi le trois doit être exprimé de façon dynamique,
 ce qui est déjà contenu de façon latente dans le carré."
.

"Nombre et temps"
.


(*) On peut lire ICI une interview de M-L Von Franz (en anglais).
Elle y parle de Pauli, de la "leçon de piano" et de ce rêve..

On peut y découvrir également quels sont les "personnages"
inscrits aux quatre coins du carré ci-dessus :
soit la Chinoise, le "Maître" (celui de l'anneau),
Pauli lui-même...et un autre physicien représentant son "Ombre"
.





mercredi 28 décembre 2016

Pensée chinoise, nombre et temps

Mercredi 28 décembre 2016


Tandis que la pensée occidentale des nombres n'a cessé, de façon générale, 
d'appliquer exclusivement  son attention à l'aspect quantitatif ou abstrait du nombre,
 l'esprit chinois a emprunté un chemin tout différent : 
Marcel Granet a montré dans son ouvrage classique "La pensée chinoise
que, pour la Chine, les nombres ne sont en aucune manière des grandeurs quantitatives, 
mais des "emblèmes"
(ce terme équivaut chez Granet à celui de "symbole" chez Jung).
(...)



Ainsi les nombres servent avant tout à "figurer 
les formes circonstancielles de l'Unité, ou plutôt du Total." 
Le terme important est ici celui de "formes circonstancielles", 
car on y relève une nouvelle connexion de pensée : 
une relation avec le temps.
(...)

Cet aspect temporel du nombre est en relation étroite 
avec la nature générale de la pensée chinoise primitive, 
qui était reliée au principe de synchronicité et non à celui de causalité. 
Il convient par suite d'examiner une nouvelle fois la différence 
entre les deux modes d'observation, l'un causal, l'autre synchronistique.


Dans sa préface à l'édition anglaise du Yi King, Jung en donne la description suivante : 
"Tout comme la causalité décrit la succession des événements,
la synchronicité, chez les chinois, s'occupe de leur coïncidence
Le point de vue causal nous raconte une histoire dramatique 
sur la manière dont D est venu à l'existence; 
il a tiré son existence de C, qui existait avant D, 
et C à son tour avait un père B, etc.

De son côté la vision synchronistique s'efforce de produire 
un tableau de coïncidences d'une égale signification. 
Comment se fait-il que A', B', C', D', etc, apparaissent tous 
au même moment et au même endroit ? 
Cela se produit tout d'abord parce que les événements physiques A' et B' 
sont de même qualité que les événements psychiques C' et D', 
et ensuite parce que ce sont autant d'exposants 
d'une seule et même situation momentanée.
 Cette situation est censée représenter un tableau
lisible et compréhensible.

Le modèle de pensée causale présuppose un laps de temps "linéaire" , 
une succession d'événements engendrés par le "flux" d'une fonction 
(succession causale dans le temps A=>B=>C=>D)

Le modèle chinois ressemble davantage à un champ :
le champ des événements synchronistiques. 
Ils se groupent autour du moment tx et de ses qualités spécifiques. 
Ils sont placés dans le "champ de qualité" du moment tx.



L'une et l'autre conceptions, celle de l'Orient comme celle de l'Occident, 
reposent sur une structure psychophysique de l'univers.
Dans l'univers microphysique de l'Occident, en effet, 
l'observateur et son modèle de pensée qui le conduit à faire l'expérience 
doivent tous deux être pris en considération, 
tandis qu'en Orient la condition d'ensemble psychique, subjective, de l'explorateur 
doit être considérée comme faisant partie du "champ qualitatif" du moment.

La physique occidentale parle de la "coupe" que l'observateur réalise arbitrairement 
pour isoler le phénomène qui l'intéresse. 
Dans la mantique orientale, l'analogue de la "coupe" est l'acte consistant 
à répartir les baguettes d'achillée ou à jeter les pièces, 
acte par lequel l'observateur intervient activement 
pour tenter de déterminer la qualité du moment tx.

Tandis que, dans notre calcul des probabilités, le nombre est employé
 pour décrire les connexions statistiquement significatives dans la nature, 
il sert en Chine à déterminer plus exactement la qualité 
des "kairos" synchronistiques.




Et de même que nous observons un isomorphisme 
entre la série quantitative des nombres et un déroulement temporel "linéaire", 
les nombres individuels étaient considérés par la Chine comme constituant 
un reflet fidèle du temps connu qualitativement.

Cette dernière manière de voir présuppose 
que le temps n'est pas un "cadre vide" 
à l'intérieur duquel se produisent les événements, 
mais un continuum concret contenant des qualités ou des conditions fondamentales 
qui peuvent se manifester en différents endroits dans une relative simultanéité
suivant un parallélisme dont l'explication n'est pas causale, 
comme par exemple dans le cas d'apparitions simultanée de pensées, 
de symboles ou d'états psychiques identiques.

Le fameux "Livre des transformations" est entièrement bâti sur de tels présupposés, 
et son procédé numérique vise à saisir ce "facteur formel" dans le déroulement temporel.



Mais que le nombre soit, comme en Occident, utilisé en tant que chiffre ou mesure 
pour le calcul de probabilités quantitatives ou qu'on l'emploie, 
en Chine, sous son aspect qualitatif, 
comme élément d'ordre symbolique, 
il est une chose qui lui demeure commune : 
il sert à saisir des régularités, c'est-à-dire à établir un ordre.

C'est pourquoi Jung déclare que le nombre est, pour notre esprit,
 l'instrument le plus propre à créer ou à saisir un ordre.
 Il constitue l'élément d'ordre le plus primitif de l'esprit humain. 
Du point de vue psychologique, le nombre peut ainsi être défini
 comme un archétype de l'ordre devenu conscient.

Toutefois l'on doit entendre ici par "esprit" un dynamisme opérant à partir de l'inconscient 
dont les aspects d'ordre, lorsqu'ils deviennent conscients pour nous, 
entrent comme représentation numérique dans le champ de vision intérieure.

Cependant Jung, dans son essai sur la synchronicité, a désigné le nombre
 non seulement comme une manifestation première de l'esprit
mais aussi comme une propriété inaliénable de la matière
car, dit-il, si l'on ôte à un objet toutes ses autres qualités, 
telles que grandeur, couleur, consistance, etc., 
son nombre demeurera toujours comme l'élément de base le plus primitif.
Les progrès de la physique moderne sont venus fournir une importante confirmation 
à la conception de Jung.
La nature atomique de la matière, de l'électricité et des radiations électromagnétiques
 a conduit à l'idée que les champs d'énergie sous-jacents aux phénomènes observables 
sont associés à des unités quantisées discontinues dont le caractère dénombrable 
les relie directement aux nombres naturels.


Dès 1919, le physicien Sommerfeld écrivait : 
"Ce que nous entendons aujourd'hui dans le langage des spectres (*) 
est une véritable musique des sphères de l'atome, 
un accord de relations de nombres entiers, 
un ordre et une harmonie progressifs au sein de toutes les multiplicités.
La théorie des lignes spectrales portera à jamais le nom de Niels Bohr, 
mais un autre nom lui sera toujours associé, celui de Planck. 
Toutes les lois des nombres entiers régissant les lignes spectrales et l'atome 
découlent en dernière analyse de la théorie des quanta.
Elle est l'orgue mystérieux sur lequel la nature joue la musique des spectres 
et dont le rythme gouverne la structure de l'atome et du noyau."
(...)
.
Marie-Louise Von Franz
"Nombre et temps"
.

(*) La physique quantique tire son nom du fait que la plupart des observables
ont un spectre de valeurs discret, par quanta donc, et non pas continu.
(Vahé Zartarian)








lundi 26 décembre 2016

Les rêves de Pauli (2)

 Lundi 26 décembre 2016

(suite d'un article précédent)


...Comme nous pouvons le voir, la symbolique des rêves de Pauli 
est complètement différente de celle d'autres patients de Jung.
Ses rêves semblent souvent parler le langage rationnel de la physique, 
mais avec une terminologie de plus en plus symbolique. 

Seuls Pauli et Jung réunis pouvaient en comprendre le sens profond.

A un certain moment de sa vie, Pauli s'était tellement nourri 
du sens de ses rêves qu'il commença à pressentir clairement 
que la physique changerait un jour complètement.
Il confia en effet en privé à son collègue et ex-étudiant 
Hendrik Casimir les réflexions suivantes :

Je pense savoir ce qui va se passer. Je le sais précisément.
Mais ne le dis à personne. je suis en train d'élaborer 
une théorie de la relativité à 5 dimensions 
même si je n'y crois pas vraiment. 
Mais je sais ce qui va se passer.
je t'en parlerai peut-être à un autre moment.

Comme il est possible de le déduire d'une lettre datée de 1938 adressée à Jung,
Pauli avait souvent des intuitions sur des choses qui avaient un rapport avec son âme :
ses perceptions avaient lieu aussi bien sous forme de rêves que de sensations.

 Il écrivit à Jung :
Mon âme manifeste sa conception du temps
 à l'aide de très étranges symboles d'oscillation, pareils à un pendule.




Pauli était très perturbé par ces symboles oscillatoires,
d'autant qu'il n'était pas vraiment capables de les interpréter
ou d'en trouver une solution.

Ces visions -caractérisées par des fréquences, des rythmes,
des spectres, des bandes claires et sombres -et sa phobie des guêpes
l'accompagnèrent pendant tout le reste de sa vie.
Elles semblaient liées à la relativité du temps et de l'espace.

En particulier en 1952, au cours d'un rêve important (*),
Pauli vit son âme être l'objet d'un mouvement oscillant, 
puis l'espace, sous l'influence de cette dernière, 
s'était contracté avant de commencer à tourner. 

Durant ces rêves difficiles à interpréter, l'inconscient personnel de Pauli allait puiser
dans la "connaissance préconsciente de l'inconscient collectif
qui semblait lui suggérer un nouveau concept d'espace, 
non seulement sujet à contraction,
comme nous l'explique la théorie de la relativité d'Einstein,
mais aussi à rotation.


Ce rêve représente un concept absolument nouveau  de la physique théorique,
qui entendait peut-être lui suggérer de manière intuitive
les bases de la physique sur lesquelles se fonde la synchronicité.
Malheureusement, il semble n'en être jamais venu à bout.
Pauli, au moment clé de sa réflexion,
avait en effet la sensation d'être dans une impasse 
et qu'il lui manquait quelque chose pour réaliser son projet.


Malgré une vision très unificatrice d'une nouvelle physique
qui engloberait -en tant que "psychophysique" - la matière et l'esprit,
Pauli utilisait l'interprétation de ses rêves comme source d'inspiration
pour sa production intellectuelle dans le domaine de la physique quantique
qui était son occupation quotidienne.
Mais il avait surtout l'intention de mettre au point ce qu'il appelait un "langage neutre"
capable de décrire de manière complètement objective l'univers psychophysique.

Bien que concevant intellectuellement l'existence d'une physique
unifiant l'esprit et la matière, il n'était pas encore prêt
à vivre cette réalité d'un point de vue émotionnel.
Il ne parvint ainsi jamais à être complètement tranquille.

Toutefois, à 47 ans, il fit un rêve révélateur 
qui lui expliqua ce qui manquait à sa vie.


Dans le rêve, Pauli recevait la visite d'un "persan" 
à l'institut de physique où il travaillait. 
Cet étranger, parce qu'il voulait étudier, tentait d'entrer à l'université 
en prétextant qu'il devait distribuer du courrier.
Finalement, lorsqu'il parvint à parler à Pauli, 
ce dernier lui demanda de façon péremptoire s'il était son ombre. 
Mais l'étranger lui rétorqua que c'était lui qui était son ombre. 
Pauli lui demanda s'il voulait étudier la physique et le visiteur lui répondit 
qu'il ne pouvait pas comprendre le langage de Pauli 
et qu'il ne pourrait donc pas comprendre la physique dans son langage.

Très vite, Pauli comprit le langage du rêve.
Le "langage neutre" de la physique que Pauli voulait mettre au point
afin de créer un pont entre l'esprit et la matière
 n'aurait jamais suffi à combler le fossé.
Pauli comprit que ce nouveau langage qu'il voulait inventer
n'aurait jamais compensé l'absence d'un autre élément :
 l'âme et avec elle, l'amour.

Dans une lettre adressée à Jung, il écrivit, sans cacher sa peine,
qu'il avait compris qu'il était impossible
de construire un nouveau modèle de physique sans l'âme et l'amour :

...seul l'amour peut jeter un pont 
entre la physique, l'esprit et la psychologie.

Il ne suffirait sans doute pas que l'intellect
 comprenne l'existence d'une dimension
en mesure d'unir l'esprit et la matière,
mais il fallait que cette dimension soit partagée par l'âme.

Pauli et Jung comprirent alors clairement
 que le changement de paradigme nécessaire
pour révolutionner la physique aurait dû être un véritable saut quantique
 et qu'avant toute construction intellectuelle,
il était indispensable de se transformer de l'intérieur.
.

Massimo Teodorani
"Synchronicité"
.


Pauli et la physicienne Chien-Shiung Wu  (1941)


(*) Et voici le second rêve
(Correspondance Jung-Pauli, p 137)

Rêve de la chinoise
(28 septembre 1952)

La Chinoise marche devant moi et me fait signe de la suivre. 
Elle ouvre une trappe et commence à descendre un escalier 
en laissant la porte ouverte derrière elle.
Ses mouvements sont extraordinairement dansants, 
elle ne parle pas et ne s'exprime que par pantomime, 
comme le font les danseurs de ballet

Je la suis et m'aperçois que l'escalier mène à une salle de cours. 
Les "inconnus" m'y attendent. 
La Chinoise me fait à nouveau signe 
de monter sur l'estrade et de parler aux gens, 
visiblement pour tenir une conférence. 
Tandis que j'attends, elle repart dans l'escalier 
sans cesser de "danser" de façon rythmée, 
repasse par la porte de la trappe puis redescend.

Ce faisant, elle tient l'index de la main gauche et le bras gauche en l'air, 
tandis que son bras droit et l'index de la main droite sont dirigés vers le bas..
Ce rythme répété se met à agir et donne naissance 
à un mouvement de rotation (circulation de la lumière). 
L'espace qui sépare les deux étages semble se rétrécir de façon magique.

Au moment où je monte vraiment sur l'estrade 
de la salle de cours, je me réveille.
.




dimanche 25 décembre 2016

Rêve et création

Dimanche 25 décembre 2016

La certitude astronomique n’est pas, aujourd’hui même,
si grande que la rêverie ne puisse se loger dans les
vastes lacunes non encore explorées par la science moderne.
Charles Baudelaire
"L’Art Romantique"



Existe-t-il un génie onirique
Question complexe mais ô combien fascinante 
pour tous ceux qui s’intéressent aux différentes formes de la créativité
Pour ma part je suis convaincu (pour avoir pratiqué les deux) 
que la création artistique et la création scientifique exigent 
un même effort de discipline et de concentration, 
même si pour parvenir au but cherché, les moyens d’expression 
et les états intellectuels ou émotionnels sont différents.

Parmi ces états mentaux, nul doute que l’état de rêve (éveillé ou pas) 
est propice à l’intuition scientifique,
en particulier l’intuition cosmologique. 
La cosmologie consiste à parler de l’univers comme une totalité, 
à se placer en quelque sorte comme extérieur à lui.


Les récits cosmologiques historiquement connus 
comme ceux de Platon, de Cicéron, de Dante ou de Kepler
mettent en jeu des êtres « exceptionnels », 
capables de raconter leur expérience de l’inexpérimentable. 
Ceci n’est d’ailleurs pas sans rappeler
certains récits de « near-death expérience ».

Il faut aussi remarquer que dans le rêve, 
les catégories d’espace et de temps sont bousculées. 
Or, c’est le domaine de la cosmologie que de redéfinir les catégories d’espace et de temps. 
La cosmologie voisine ainsi avec le rêve et l’extase. 
Le sujet est assez riche pour avoir déjà fait l’objet de plusieurs études, 
notamment Gaston Bachelard : "L’Air et les Songes".

Qu’en est-il dans les autres disciplines de l’esprit humain?
De son propre aveu, le compositeur Giuseppe Tartini (1690-1770) 
aurait composé la « Sonate du Diable » en dormant :


« Une nuit, je rêvais que j’avais fait un pacte, et que le Diable était à mon service. 
Tout me réussissait au gré de mes désirs,
et mes volontés étaient toujours prévenues par mon nouveau domestique. 
J’imaginai de lui donner mon violon, pour voir s’il parviendrait 
à me jouer quelques beaux airs ; mais quel fut mon étonnement 
lorsque j’entendis une sonate si singulièrement belle, 
exécutée avec tant de supériorité et d’intelligence 
que je n’avais même rien conçu qui pût entrer en parallèle. 
J’éprouvai tant de surprise, de ravissement, de plaisir, que j’en perdis la respiration. 
Je fus réveillé par cette violente sensation. 
Je pris à l’instant mon violon, dans l’espoir de retrouver 
une partie de ce que je venais d’entendre ; ce fut en vain. 
La pièce que je composais alors est, à la vérité, la meilleure que j’aie jamais faite,
 et je l’appelle encore la Sonate du Diable ; 
mais elle est tellement au-dessous de celle qui m’avait si fortement ému, 
que j’eusse brisé mon violon et abandonné pour toujours la musique, 
s’il m’eût été possible de me priver des jouissances qu’elle me procure. »
(Raconté par Tartini à l’astronome Jérôme Lalande)
Le Songe de Tartini par Louis-Léopold Boilly (1824)


Le mathématicien Jérôme Cardan (1501-1576) prétendait avoir trouvé 
la solution de l’équation du troisième degré en rêvant, 
évitant ainsi une querelle d’antériorité de la découverte avec Tartaglia 

Que penser de ces récits de songes créateurs 
qui tendent à accréditer l’idée d’une intelligence onirique
Le rêve a-t-il quelque chose à voir avec la création scientifique ? 
L’histoire des sciences « officielle » est assez muette à ce sujet, 
car elle est tout entière imprégnée des lumières de la Raison.


Souvenons-nous pourtant de Descartes, souvent considéré 
comme le symbole du triomphe de la raison. 
Il raconte (à la troisième personne) une série de rêves
dont le troisième, fait le 10 novembre 1619: 
« Ce qu’il y a de singulier à remarquer, c’est que doutant si ce qu’il venait de voir 
était songe ou vision, non seulement il décida en dormant que c’était un songe,
 mais il en fit encore l’interprétation avant que le sommeil le quittât. » 
De ce rêve résulta le fameux « Je pense donc je suis », 
qui aurait pu être remplacé par « Je rêve donc je crée. »


Deux scientifiques célèbres ont proclamé haut et fort 
avoir vu en rêve ce qui a fait leur réputation.
L’un est le chimiste allemand August Kekulé (1829-1896), 
fondateur de la chimie organique. 
Selon son propre récit, il somnolait au coin du feu 
lorsqu’il vit une chaîne d’atomes de carbone se refermer sur elle-même, 
« comme un serpent se mordant la queue ». 
Il en déduisit la structure de la molécule de benzène 
(six atomes de carbone disposés en cercle).

Kekulé s’est cependant bien gardé de parler de son rêve au moment de sa découverte. 
Il ne l’a fait que trente-cinq ans plus tard, lors d’un banquet donné en son honneur. 
Sage précaution, sinon sa carrière académique n’aurait certainement pas été aussi glorieuse… 
« Apprenons à rêver », conclut-il, « mais gardons-nous de rendre publics nos rêves
 avant qu’ils n’aient été mis à l’épreuve par notre esprit bien éveillé. »


Le second exemple est le pharmacologue autrichien Otto Loewi (1873-1961), 
prix Nobel de physiologie en 1936 
pour la découverte de la transmission chimique de l’influx nerveux,
 il se réveilla un matin avec la sensation très nette 
d’avoir rêvé la solution de l’énigme. 
Mais impossible de se rappeler le rêve! 
La nuit suivante, il va au lit avec la ferme intention 
de rêver de nouveau à cette expérience cruciale. 
Et cela marche! Au réveil, Loewi découvre les effets 
de l’acétylcholine sur la transmission de l’influx nerveux.

Si Kekulé et Loewi ont parlé de leurs rêves, 
la plupart des autres scientifiques les ont cachés, 
de peur de passer pour des irrationnels ou des mystiques 
aux yeux de la communauté académique.

Pourtant, lorsqu’on demandait à Isaac Newton 
comment il avait trouvé la loi de l’attraction universelle, 
il répondait « en y pensant toujours » (c’est-à-dire jour et nuit). 
Il reconnaissait ainsi que tout est bon pour faire progresser une recherche, 
et pas seulement le travail lucide sur des faits concrets.


L’inspiration frappe où elle veut, quand elle veut, 
et le travail intérieur du chercheur rejoint 
plus souvent qu’on ne le croit celui de l’artiste ou du mystique. 
Opposer le rêve à la lucidité est une thèse intenable
 depuis que la science du sommeil a prouvé qu’il existe aussi des rêves lucides.

Dès lors, on ne voit pas pourquoi il serait interdit de rêver 
pour faire une découverte scientifique. 
Le rêve ou les états de pensée plus ou moins altérés 
permettent le déplacement des cadres ordinaires de la pensée 
requis par toute création, y compris scientifique.

Le vagabondage intellectuel qu’autorise le rêve – éveillé ou non – 
est un ingrédient indispensable de ce que les Anglo-Saxons appellent 
le « breakthrough »
 et que l’on pourrait librement traduire par " la traversée du miroir" , 
en hommage à cet autre grand rêveur que fut Lewis Carroll.

 Hélas pour la science, l’époque n’a plus guère le temps de rêver.
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(astrophysicien)
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