mercredi 11 février 2015

Le songe de Descartes (1) : l'église

Dimanche 19 mai 2013
Ce ne fut pas encore ce qui l'épouvanta (allusion au tourbillon) .
La difficulté qu'il avait de se traîner faisait qu'il croyait tomber à chaque pas, jusqu'à ce qu'ayant aperçu un collège ouvert sur son chemin, il entra dedans pour y trouver une retraite et un remède à son mal. Il tâcha de gagner l'église du collège où sa première pensée était d'aller faire sa prière, mais s'étant aperçu qu'il avait passé un homme de sa connaissance sans le saluer, il voulut retourner sur ses pas pour lui faire civilité et il fut repoussé avec violence par le vent qui soufflait contre l'église.
      

On voit donc que le déséquilibre en question est important, puisqu'il peut entraîner la chute à chaque pas.
Constatant cela, Descartes pense "trouver un remède à son mal" en se réfugiant dans un collège ouvert et en se dirigeant vers l'église de ce collège pour y "faire sa prière".


Il cherche donc instinctivement refuge en un lieu qui puisse compenser son "penchant" beaucoup trop prononcé pour l'intellect et la raison.
La science qu'il essaie de mettre en place répond au "Comment ?" mais non au "Pourquoi ?"... il lui manque le "sens", il lui manque la prise en compte de l'"invisible", de l'"immatériel"... et sans doute perçoit-il plus ou moins cette lacune.
Gagner "l'église du collège" pourrait signifier "rechercher ce qui manque à son système","rechercher la partie métaphysique ou sacrée" (église) de la connaissance (collège-école).

Rappelons qu'au début du XVIIème siècle, Descartes vit dans un siècle entièrement chrétien, un siècle dans lequel l'idée de Dieu est encore une évidence et la prière une obligation morale. 
Loin de rejeter Dieu, Descartes sera d'ailleurs de ceux qui voudront "prouver son existence"... par des arguments logiques ! (voir plus loin) 

Rappelons aussi que, le christianisme a été, malgré lui, l'une des conditions du développement scientifique. Ce n'est pas du tout un hasard si la science moderne est née en Occident.
Celle-ci s'est en effet largement "appuyée" sur l'idée que Dieu et l'univers sont séparés.


A la fin du Moyen-Âge, on croyait en un Dieu "personnel" et suprêmement intelligent, un Dieu extérieur au monde, qui a créé un univers indépendant de lui et qui l'a créé intelligible, structuré et ordonné par des lois...Et c'est cette croyance en un univers autonome et rationnel, pouvant être soumis à l'analyse intellectuelle, qui a été un fondement essentiel pour l'essor de la science telle que nous la connaissons.
Paradoxalement, il a fallu ce présupposé d'un Dieu "créateur et auteur des lois" pour s'orienter vers la "causalité" puis, dans un deuxième temps, vers la "désacralisation" du monde...
La mentalité orientale, bien différente, plus "panthéiste", plus "animiste", n'a pas réussi, elle, à donner naissance à la notion de "loi physique". (plus de précisions ici)

Dans son effort de "rééquilibrage" et de prise en compte de "l'invisible", Descartes se dirige donc naturellement vers l'église, c'est-à-dire vers la conception chrétienne du sacré, d'un Dieu créateur extérieur à sa Création, "architecte" et "grand géomètre", conception qu'il partage avec ses contemporains. (*)



Sur son chemin, s'étant aperçu qu'il a passé un homme de sa connaissance sans le saluer... 
Comment "décoder" cela ? "Saluer" quelqu'un signifie "montrer qu'on l'a reconnu " et lui "accorder son attention"...Oublier de saluer signifie donc qu'on a oublié de reconnaître ce qu'il représente et qu'on ne lui a pas accordé d'attention.

N'ayant aucun renseignement sur ce personnage anonyme, il paraît difficile d'en tirer des conclusions, si ce n'est qu'il représente sans doute l'aspect "irrationnel" de la réalité et de lui-même que Descartes, dans son approche unilatérale, a ignoré.
Peut-être est-ce quelqu'un qui ne privilégie pas les facultés cérébrales mais qui a de grandes qualités de coeur ? Quelqu'un qu'il admire pour des qualités que lui-même ne possède pas ? Quelqu'un ayant une certaine "profondeur d'âme" ou un certain sens "mystique" ? Quelqu'un d'obscur ou de "mystérieux" ? Nous ne le saurons jamais, mais il est plus que probable qu'il ait quelque chose à voir avec l'"ombre" refoulée de Descartes, avec la partie non-développée de sa personnalité.


...il voulut retourner sur ses pas pour lui faire civilité et il fut repoussé avec violence par le vent qui soufflait contre l'église.
Le retour en arrière, la tentative de reconnaissance de ce qui a été ignoré dans sa vie et dans sa réflexion, tentative qui aurait pu être positive et "équilibrante", échoue donc...face à la puissance du vent...c'est-à-dire de l'esprit du temps, qui souffle dans l'autre direction.
C'est la deuxième fois : au début du rêve, il avait déjà tenté en vain de lutter contre le vent... (il fit un effort pour se redresser, mais il sentit un vent impétueux qui, l'emportant...).
Difficile de résister au puissant mouvement collectif...cela demande une force de caractère et d'affirmation que Descartes, d'après M-L Von Franz, ne possède pas ... et cela lui demanderait aussi de couper les liens avec son éducation intellectuelle et catholique (il a fait ses études chez les Jésuites, au collège de La Flèche, collège peut-être en rapport avec celui du rêve).
Sa biographie montre qu'il ne s'y résoudra jamais vraiment : au moment du rêve, il est encore tout imprégné de ses "conceptions de jeunesse" et plus tard, il se référera souvent à ses premiers "maîtres" (en particulier dès qu'il est "attaqué")...
Sur le plan de la connaissance, il récusera les "arguments d'autorité" de l'Eglise...mais sur le plan personnel et privé, il se considérera toujours comme un "bon chrétien".

Le voilà donc ramené par le vent vers l'église...vers l'église et sa "tradition"...c'est-à-dire vers la vision classique d'un Dieu de clarté et de perfection, d'un Dieu "cause première" et "grand horloger de l'univers", créant un monde au mécanisme parfait, aux lois claires et distinctes, un monde sans défaut, sans "ombre" ni "mystère"...

Ainsi, l'oeuvre de Descartes, bien que novatrice, s'inscrira totalement dans le "mouvement intellectuel" de son temps (dans le "sens du vent")...(**)
Et bien qu'extérieure à la religion, elle ne s'y opposera pas "franchement"... elle cohabitera même assez bien, dans un premier temps, avec elle...

Cette oeuvre comportera une large partie métaphysique, dont voici un léger aperçu...

(Titre exact et complet de l'ouvrage : "Méditations métaphysiques touchant la première philosophie, dans lesquelles l’existence de Dieu et la distinction réelle entre l’âme et le corps de l’homme sont démontrées")


La preuve de l'existence de Dieu en trois points (résumé) :
- la preuve par l’idée de parfait : en effet, parmi les idées qui sont en moi se trouve l’idée de Dieu, idée d’un être souverain, tout puissant, éternel, infini.
- Or, comment cette idée de parfait pourrait-elle procéder d’un être imparfait ? En réalité, il me faut admettre l’existence d’un être contenant en soi autant de perfection que l’idée en représente, c’est-à-dire Dieu.
- Ainsi, Dieu existe.
Il faut entendre par Dieu, une substance souverainement parfaite, et dans laquelle, nous ne concevons rien qui enferme quelque défaut, ou limitation de perfection.
- Cet être parfait ne saurait être que vérace : il me garantit, en effet, que les idées que je conçois comme claires et distinctes sont vraies.
- La « véracité divine » découle de la nature même de Dieu, qui ne saurait m’induire en erreur, puisqu’il est parfait.
L’idée de Dieu fait partie des idées innées.
(Voir le texte entier ICI)

Plus tard, Kant montrera les limites de ce raisonnement...limites qui nous sautent aux yeux aujourd'hui...A une époque où l'athéisme est monnaie courante, ces arguments sur l'existence de Dieu ne nous convainquent plus guère...Et la constatation de Nietzsche : "Dieu est mort" viendra un jour infirmer définitivement l'idée que "Dieu fait partie des idées innées" !
(Précision : nous parlons là du "Dieu du dogme chrétien ou jésuite" et non de la notion de Divin ou de Sacré...)

Sur ce point, Descartes s'est donc trompé, il a mal jugé de la permanence de cette idée en lui et en nous. Sa "démonstration" n'a pas eu d'avenir...on l'a complètement oubliée.
Comme dans le rêve, le côté "spirituel", est resté, chez lui, "d'une grande faiblesse" et n'a pas réussi à "contrebalancer" la rationalité désséchante et désacralisante de sa vision du monde. La tentative de "rééquilibrage" de ce côté-là a échoué...


Par contre, son "cogito" et sa "méthode scientifique", ont eu un succès inespéré...et même démesuré, puisque ses idées dans ce domaine sont aujourd'hui acceptées comme...une évidence !
Hommes ordinaires du 20ème et du 21ème siècle, nous nous définissons par notre "moi", par notre conscience et notre intelligence et nous nous considérons comme "isolés", "séparés" du reste du monde.
Le monde est couramment vu comme une grande horloge, une grande "machine", qu'on peut décrire par les mathématiques...
La science et la technique ont envahi notre quotidien : nous sommes tous, aujourd'hui,  les enfants de Descartes !

La Licorne

Prochain article : le melon

(*) Il est important de rappeler qu'au 17ème siècle, la religion pénètre encore tous les aspects de la vie et de la culture. Non seulement l'antagonisme religion-science n'existe pas mais la recherche scientifique elle-même est conçue comme une tâche religieuse, un moyen de comprendre la sagesse de Dieu, manifestée dans la création, et comme un moyen d'adorer Dieu.

"....pour Descartes, l'activité de Dieu est identique au principe de causalité." (MLVF)

Newton lui-même dira : "Il existe un esprit infini et omniprésent dans lequel la matière est mue selon des lois mathématiques."

Ni Descartes, ni aucun des "savants" de ce temps n'était "matérialiste" au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Leurs recherches s'appuyaient encore sur la certitude de "l'harmonie divine" de l'univers.

Et comme le dit Luc Bigé dans "L'homme réunifié" :
(Au temps de Descartes)...la finalité et le sens sont encore au coeur de la démarche "scientifique"...les expérimentations ne servent pas encore à faire des découvertes mais à vérifier ce que l'on sait déjà, à vérifier un savoir intuitif dont la source vient de la réalisation progressive de Dieu en l'homme.


(**) Le vent qui souffle est ce "vent de nouveauté", cet "esprit de réforme", ce "mouvement intellectuel de fond" qui, au travers de Descartes mais aussi Kepler, Galilée, Copernic, Newton...va dépasser les "croyances", les "idées confuses" du Moyen-Age et donner naissance à une nouvelle vision du monde, basée sur l'ordre et la logique.

Pour reprendre les termes bien connus de Pascal, c'est en quelque sorte le début du règne de "l'esprit de géométrie"...règne qui, par son succès visible et pratique, par sa réussite technique et technologique, va faire quelque peu oublier "l'esprit de finesse"...
  
le débat entre le "scientifique" et le "mystique"... 

 Intéressante comparaison entre les deux hommes : LA

Lire aussi le prochain article

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire