mercredi 11 février 2015

Le songe de Descartes (1) : le melon

Mercredi 29 mai 2013

Dans le même temps, il vit au milieu de la cour du collège une autre personne qui l'appela par son nom en des termes civils et obligeants et lui dit que s'il voulait aller trouver Monsieur N. il avait quelque chose à lui donner. M. Descartes s'imagina que c'était un melon qu'on avait apporté de quelque pays étranger.
 Mais ce qui le surprit d'avantage fut de voir que ceux qui se rassemblaient avec cette personne autour de lui pour s'entretenir étaient droits et fermes sur leurs pieds, quoiqu'il fût toujours courbé et chancelant sur le même terrain et que le vent qui avait pensé le renverser plusieurs fois eût beaucoup diminué.

Il se réveilla sur cette imagination et il sentit à l'heure même une douleur effective qui lui fit craindre que ce ne fût l'opération de quelque mauvais génie qui l'aurait voulu séduire.
Aussitôt il se retourna sur le côté droit, car c'était sur le gauche qu'il s'était endormi et qu'il avait eu le songe.
Il fit une prière à Dieu pour demander d'être garanti du mauvais effet de son songe et d'être préservé de tous les malheurs qui pourraient le menacer en punition de ses péchés, qu'il reconnaissait pouvoir être assez griefs pour attirer les foudres du ciel sur sa tête, quoiqu'il eût mené jusques-là une vie assez irréprochable aux yeux des hommes.

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Il est intéressant de voir comment Descartes interprète, juste après avoir rêvé, ce premier songe...
Il constate qu'il s'est endormi sur le côté gauche et se retourne sur le droit !

Or, la droite est en général considérée comme bénéfique,  et la "gauche" est depuis  toujours  considérée comme le côté "néfaste"... (c'est pourquoi les mots relatifs à la gauche ne sont jamais positifs : ainsi, "senester"- gauche en latin- a donné le mot "sinistre") ...il est donc fort probable que Descartes se réfère à cette sorte d'a-priori et attribue sa douleur et l'ambiance difficile de son rêve à une cause purement physique, à l'"erreur" de s'être endormi du "mauvais côté"...

Pressentant que ce rêve puisse être "négatif", il s'en remet immédiatement à Dieu dans la prière...(exactement comme il le faisait dans son rêve, d'ailleurs...après avoir "tourné" sur le pied gauche) et demande à être préservé des "malheurs" qui pourraient lui arriver.


On voit émerger là l'ancienne conception des rêves qui les classait essentiellement en deux catégories opposées : les "bons" et les "mauvais", les "favorables" et les "défavorables"...ceux qui portent "chance" et ceux qui portent "malheur"...
Les premiers étaient apportés par de "bons génies" et les seconds par de "mauvais génies" (ou "mauvais esprits",  l'expression exacte de Descartes étant "malus spiritus")...
Face à ces "mauvais esprits", un seul recours : prier Dieu pour qu'il les "chasse"...et pour qu'il pardonne les fautes commises.
Là encore, on voit bien que le jeune Descartes est pleinement sous l'emprise de la culture religieuse de son temps qui ramène tout au péché et à la dualité "Bien-Mal". (*)

Penchons-nous maintenant sur la fin du premier songe :

Au milieu de la cour du collège, une personne polie et fort aimable lui demande de "porter" quelque chose à Monsieur N. et ce "quelque chose" est aussitôt visualisé par le rêveur comme un "melon apporté de quelque pays étranger"...


Le melon n'est pas un symbole très courant dans les rêves...mais voyons rapidement ce qu'on peut en dire...

Tout d'abord, dans les expressions courantes où il apparaît, le "melon" est souvent associé  à la tête : "avoir le melon", un "chapeau-melon"...
Même si ces expressions n'étaient pas encore en vogue au 17ème siècle, même si elles sont anachroniques, elles reflètent quand même une vérité intemporelle : le melon évoque spontanément (par sa forme mais aussi par sa croissance) la "tête qui enfle" et donc l'inflation, l'orgueil...ou l' "hypertrophie du mental", la "démesure de l'intellect"...



C'est avant tout un fruit appétissant ...et en tant  que tel, il rappelle le fameux "fruit défendu", fruit de l'arbre de la "Connaissance du Bien et du Mal", qui dans la Genèse, est offert...puis consommé...avec des conséquences à très long terme.(**)

Son aspect extérieur évoque le globe terrestre et ses méridiens : or, Descartes élabore ses idées au beau milieu de l'affaire "Galilée".


Il est rond, zèbré de lignes plus foncées, et on a l'habitude de le "couper en deux" ou "en tranches" avant de le manger : peut-être une allusion au fait, que la pensée cartésienne "découpe" le Réel en éléments séparés pour mieux l'analyser....?

Dur à l'extérieur, tendre à l'intérieur...il est très savoureux : est-ce un rappel de la "saveur" de la vie ? De ce "ressenti" et de ce "qualitatif" dont on ne peut se passer pour vivre et que la science, tournée exclusivement vers le nombre et  la quantité,  évacue un peu trop vite ?


Comme la pastèque, il est gorgé  d'eau....Pour les chinois, le melon est "Yin"...

Son centre est plein de pépins, empli de nombreuses "graines"...donc symbole de fécondité 
L'extérieur est dur mais le "coeur" est tendre.
Il a besoin de chaleur et de soleil pour s'épanouir.
Il grandit posé sur le sol, en contact avec la terre et il est donc en rapport avec le concret.  

Enfin, sa forme sphérique en fait un superbe "mandala", une image et un symbole de totalité.


Il semble donc bien que ce melon que Descartes imagine avoir à "donner" ou à "transmettre" soit en rapport avec une connaissance ou une vision "globale".
Une connaissance qui  réconcilierait l'Esprit et la Matière, le Divin et le Monde, le Ciel et la Terre, l' Abstrait et le Concret, le mental et le corps, le quantitatif et le qualitatif, l'objectif et le subjectif, le côté droit et le côté gauche, le "bon" et le "mauvais", le clair et l'obscur, le Féminin et le Masculin, le Yin (coeur tendre, aqueux et savoureux) et le Yang (coque dure et ferme)...bref, une connaissance qui intégrerait en un Tout unique toutes les "tranches", toutes les "catégories", tous les domaines que l'intellect analytique aime à traiter de façon "séparée".

Le rêve indiquerait donc, sur la fin, un "remède possible" au déséquilibre annoncé : une vision plus complète, plus synthétique, plus holistique...tenant compte de tous les aspects de la vie, de la réalité...au contraire d'une science purement mathématique et abstraite qui s'apprête à faire "pencher" la balance d'un seul côté : le côté masculin, rationnel, analytique et quantitatif.  

Ceci expliquerait que les gens qui se rassemblent autour de "la personne au melon" et s'entretiennent avec lui soient "droits et fermes sur leurs pieds"...comme lui, ils comprennent encore (comme dans l'Antiquité) l'équilibre entre les contraires... ils n'ont pas perdu de vue l' "Unité" du Réel, ils ne se sont pas laissés entraîner par le vent déséquilibrant.


Malheureusement, dans le rêve, Descartes, lui, reste "courbé et chancelant"...bien que la tempête soit calmée, il ne semble pas capable de se redresser, d'intégrer cette autre vision, plus nourrissante et plus féconde, cette "totalité" vivante, équilibrée et équilibrante (Soi), venue d'un "pays étranger", c'est-à-dire d'un pays (chaud ?) qui n'est pas le sien, d'une contrée "inconnue" située hors de son territoire psychique...(inconscient). 

Malgré la proposition de l'inconnu du collège, Descartes restera finalement "étranger" à cette "connaissance globale" tout juste entrevue...L'histoire nous apprend que ce n'est pas elle qu'il "transmettra"...

Bien qu'il ait été à la recherche d'une "science universelle" et d'une "philosophie totale" qui puisse remplacer celle d'Aristote, ce qu'on retiendra avant tout de lui, c'est sa vision dualiste...
Par son "Discours de la méthode" et son "Cogito", il contribuera à installer durablement la prédominance unilatérale du mental (maître du "je")...et de la "Raison"...


Raison conquérante qui, peu à peu, et jusqu'à nos jours, envahira tout le champ de la connaissance humaine...jusqu'à devenir le pilier incontesté de notre conscience moderne.

La Licorne




(*) Sa réaction au réveil est également caractéristique de l'enseignement religieux jésuite qui encourage vivement la pratique régulière de "l'examen de conscience".

(**) Voilà ce que dit Jacques de la Rocheterie du symbole du "fruit défendu" (et cela me paraît bien en rapport avec notre sujet) :
"Quant à Adam, il ne doit pas consommer le fruit -et non la pomme- de l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal, car, ce faisant, il n'acquiert pas cette connaissance pour autant, mais un fragment (le fruit)
 - le conscient - qu'il va confondre avec la totalité consciente : le Soi. Et tous les malheurs du monde vont découler de cette confusion."
("La symbologie des rêves")

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