dimanche 8 février 2015

Le songe de Descartes (1) : le déséquilibre

Dimanche 12 mai 2013

René Descartes parle d'un "tourbillon"(*) qui, dans son rêve, lui fait faire trois ou quatre tours sur son pied gauche !

Il s'agit donc bien d'un vent "plus fort que lui", d'une "mini-tornade" à laquelle il ne peut résister. A propos du "tourbillon", le dictionnaire des symboles (Chevalier-Gheerbrant) nous dit ceci :

"Symbole d'une évolution, par son mouvement hélicoïdal, mais d'une évolution incontrôlée par les hommes et dirigée par des forces supérieures. Il peut avoir la double signification de chute tourbillonnante ou de tourbillon ascensionnel, de régression irrésistible ou de progrès accéléré. Mais il caractérise par sa violence une intervention extraordinaire dans le cours des choses."


Juste avant de "tourbillonner" ainsi, Descartes nous dit qu'épouvanté par les "fantômes", il était obligé de se renverser du côté gauche, étant dans l'impossibilité de se soutenir du côté droit...
On voit bien que cette marche "forcée" est une marche qui favorise un côté au détriment de l'autre, qu'elle n'est pas "naturelle"...L'image évoque immédiatement un profond "déséquilibre"...

La peur  (de l'invisible ?) l'oblige à s'appuyer exagérément sur l'un des côtés du corps, l'autre côté étant "pris de faiblesse".
Il se retrouve donc affligé d'une sorte de boîterie.


Boîteux de Vézelay

Or, la boîterie est un symbole bien connu : cette infirmité touche en général ceux qui se sont affrontés à l'invisible, ceux qui ont voulu "voler la science aux Dieux". (Pensons à Jacob, par exemple, après son combat avec l'Ange ou  à Héphaïstos-Vulcain, dieu de l'Olympe et gardien du feu "volé" par Prométhée). Ces héros-voleurs "payent" la connaissance acquise, ravie au ciel, par une blessure, par la perte de leur intégrité physique (en général une dissymétrie : ils sont borgnes, manchots...) ou par une claudication. 

Or, n'est-ce pas un peu le cas de Descartes... ? N'est-il pas en train de "voler la science aux Dieux" quand il recherche le "savoir total", la "science admirable", la "méthode parfaite et universelle" qui sera à la "base" de toutes les connaissances ?


Le voilà donc emporté comme un fétu de paille par la force du vent et contraint de faire "trois ou quatre tours" sur un pied...
Rappelons que le tourbillon, le mouvement "spiralé" est souvent une image du "devenir", de l'évolution "à venir"...

En le voyant "tourner ainsi sur lui-même", comme une toupie, je ne peux m'empêcher de penser que c'est ce que feront plus ou moins les adeptes du futur "esprit cartésien" : en mettant la raison et la pensée logique au-dessus de tout, ne vont-ils pas "tourner sur eux-mêmes", tourner autour de leur "je" et de leur mental...pendant trois ou quatre siècles ?



En délaissant les conceptions moyen-âgeuses imprégnées de "sacré" et le "naturalisme magique" d'Aristote, les penseurs de cette époque vont en effet introduire une nouvelle façon de voir la réalité : désormais, celle-ci s'expliquera à partir de phénomènes physiques régis par la causalité.

Dieu, lui, ne sera pas nié mais "sera relégué au rang d'un Etre Suprême ayant ses propres lois inconnaissables...ainsi, peu à peu, la "question de Dieu" disparaîtra des questions raisonnables...cette question appartiendra à la sphère privée et ne sera plus un objet de connaissance." 
(Cf Luc Bigé : "De la Méthode vers la Mythode")



Il s'agit dond'une entreprise de "séparation" : la réalité qui était vue jusque-là comme une unité vivante et spirituelle, se scinde en deux parties : celle du monde "physique", monde "mécanique", "monde-machine" qu'on peut étudier rationnellement, expérimentalement, et celle du monde de l'âme-esprit (les deux étant malheureusement confondus)...monde échappant, lui, aux mathématiques et à la connaissance "scientifique". (**)
L'être humain est également soumis à cette scission : le corps et l'esprit sont désormais considérés comme séparés...
Ainsi, Descartes distinguera clairement le monde de la matière et le monde non-matériel, le monde extérieur et le monde intérieur, et ce faisant, il sera le premier qui formulera le problème corps-esprit tel qu'il l'est aujourd'hui : il sera celui qui ouvrira les portes à une conception "dualiste".
Conception qui s'imposera avec une force "irrésistible" au cours des siècles qui suivront...et qui sera le fondement de la pensée "moderne".


Serait-ce en rapport avec les images du rêve ?
On y trouve en effet un symbole de dualité, deux côtés bien distincts (***) : un côté sur lequel on peut s'appuyer et un côté caractérisé par une "grande faiblesse"...comment mieux exprimer qu'un système est "bancal" ?

Sans doute Descartes entraperçoit-il là le principal défaut de sa "géniale intuition" de la veille et de ce qu'elle entraînera, à terme, dans le futur : un monde déséquilibré, un monde qui marche sur un seul pied, un monde qui "penche" énormément d'un côté, du côté "matériel" et "visible", du côté "observable" et "mesurable"...
Un monde matérialiste et rationaliste, qui, au fil du temps, finira par délaisser et ignorer cet autre "côté" de la réalité et de l'être humain,  ce côté "invisible" et "subtil" que la raison ne peut décidément pas "saisir"...ni quantifier.

La Licorne

Prochain article : L'église


P-S : Allez...terminons cet article consacré au déséquilibre,
sur une petite note humoristique  :




(*) Il est par ailleurs intéressant de remarquer qu'une des théories qu'il élaborera par la suite s'appellera "la théorie des tourbillons" ! Cette théorie censée expliquer le mouvement circulaire des planètes sera retenue jusqu'au XVIIIème siècle...puis remplacée par celle de l'attraction du soleil.

(**) A partir de Descartes, on s'orientera vers une séparation nette entre l'objet observé et le sujet-observant, entre la "nature" et l'être humain : c'est le tout début du principe d' "objectivité" , postulant l'indépendance du sujet et de l'objet, et donc le début des sciences dites "objectives".
Cette séparation, cette "perte de l'équation personnelle de l'observateur" (MLVF), sera remise en cause, au début du XXème siècle, par la physique quantique.



(***) On pourrait épiloguer longuement sur les significations respectives de la droite et de la gauche... et s'emmêler un peu les pinceaux ... car le côté droit est celui qui désigne habituellement la rationalité (or, chez Descartes, ce côté n'est pas "faible", loin de là)...
Marie-Louise Von Franz voit, dans cette "contradiction" apparente du rêve, une tentative de "compensation" de la part de l'inconscient...
Je préfère pour ma part rester sur une idée plus simple : je crois qu'il y a là, tout simplement, l'expression globale d'une dualité et d'un déséquilibre entre deux opposés.

(Cf : Georges Romey "Le guide des rêves" , la gauche et la droite)



Si l'on veut  néanmoins attribuer une signification à chaque côté, on peut dire que la gauche a longtemps été perçue comme "négative" et la droite comme "positive".
(Au Moyen-Âge, être "gaucher" était vu comme une malédiction).

On retrouve cela dans des expressions comme : "se lever du pied gauche"...
...et aussi dans les symboles "rotatifs" ou "spiralés" ayant un sens favorable ou défavorable suivant le sens de leur mouvement : dextrogyre ou senestrogyre.


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Suite de l'interprétation dans le prochain article : L'église

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