samedi 21 février 2015

Contenu d'un rêve : inconscient personnel ou collectif ?

Vendredi 28 février 2014


Il arrive que certains rêves apparaissent comme étrangers, venus d’un ailleurs inaccessible au travail des associations.
Il est alors intéressant de mettre en résonance ces matériaux oniriques en les rapprochant de motifs analogues tirés de la culture du rêveur puis de thèmes dont l’expression symbolique rejoint celle de cultures plus éloignées. C’est ce que Jung appelle l’amplification.


Par exemple :
Une analysante rêve qu’elle se trouve dans un désert
et marche sans connaître sa destination.
Elle parvient à un endroit d’où sont en train de sortir de terre
quatre colonnes formant un quadrilatère.
Puis au milieu de ce quadrilatère, un dôme émerge lentement du sol.
Elle se demande s’il ne s’agit pas d’une mosquée.
Mais lors de son récit à l’analyste, elle souligne un paradoxe :
l’architecture apparaît à mesure que le vent disperse les sables,
ce qui lui évoque la mise au jour de bâtiments très anciens,
des fouilles archéologiques.
Mais en même temps, les pierres de ce bâtiment sont blanches,
comme s’il s’agissait d’un ouvrage récemment construit
et qui se dévoilerait comme pour une inauguration, précise-t-elle.
Le rêve ne suscite aucune association personnelle
et rien d’autre que de l’étonnement.

La structure quaternaire associée au cercle contenant du dôme évoque le mandala, représentation de la totalité comme résultant de l’union des opposés. Ce genre de rêves renfermant des éléments del’inconscient collectif ne survient pas à n’importe quel moment de la vie, mais lorsque les moyens conscients de faire face aux difficultés ont été épuisés. Alors s’activent des représentations provenant d’une couche sédimentaire du psychisme que Jung appelle la psyché objective ou l’inconscient collectif.

Dans « L’homme à la découverte de son âme » Jung écrit : « Les rapprochements entre les motifs oniriques types et des thèmes mythologiques permettent de supposer (…) que la pensée onirique est une forme phylogénétique antérieure de notre pensée » (p. 211).

Ces éléments symboliques recèlent fréquemment un caractère fascinant qui peut conduire à la fuite de soi-même dans l’inflation psychique. C’est pourquoi les sédiments de cette psyché objective doivent être subjectivés, ramenés au sujet. Le mandala est apparu alors que l’analysante était sous le coup d’une perte professionnelle et dans l’élaboration d’un deuil et elle se sentait désorientée, errant dans le désert sans connaître sa destination, comme l’évoque le début du rêve.

Comment reconnaître et distinguer les contenus appartenant à l’inconscient personnel de ceux qui appartiennent à l’inconscient collectif ?

Regardons le rêve fait par une femme de 45 ans qui demande à entreprendre une analyse espérant ainsi s’alléger de la pesanteur d’une enfance blessée et trouver une solution à un conflit conjugal qui s’éternise. Environ un an et demi après le début de notre travail, à l’occasion d’un banal examen médical, on diagnostique un cancer. Elle continue de venir à ses séances malgré la lourdeur des traitements.

    

Une nuit, elle rêve qu'elle se rend à une fête chez des amis
en compagnie de son mari et de leurs enfants.
Mais elle n’a pas envie de faire la fête, elle ne veut voir personne.
Elle se retrouve dans un dortoir, couchée dans un lit anonyme.
Tout à coup, elle voit une chambre d’enfant tapissée de belles couleurs
dans laquelle tourne un manège.
Un arc-en-ciel surplombe la chambre.
Sur la couette du lit est installé un bébé asiatique vêtu de rouge.
À y regarder de plus près, il ne s’agit pas d’un bébé
mais d’un être humain miniature, une femme aux traits asiatiques.
Suit alors un long échange de regard entre la rêveuse et ce personnage
qui ne parle pas mais dégage une présence attentive et bienveillante
et une chaleur réconfortante.

Les associations évoquent principalement la compassion et l’empathie que la rêveuse ne trouve pas dans son entourage et qu’elle attribue aux religions orientales et au bouddhisme, ainsi que sa difficile quête de sérénité.



La première partie du rêve met en scène la situation actuelle de l’analysante dans la réalité : elle ne parvient pas à trouver sa place dans la vie familiale, elle couche dans le dortoir, n’a pas d’espace propre. La dépression et la maladie physique la détournent d’une extraversion qui rassurerait sa famille ; elle ne veut pas faire la fête, elle s’introvertit.
Et là, il y a un basculement dans le rêve avec l’apparition des couleurs et la présence du manège dont le mouvement de rotation sur lui-même indique que l’on entre dans le temps circulaire de l’inconscient collectif. En effet, le temps circulaire s’oppose au temps linéaire de par l’absence de butée de la mort et le retour cyclique aux origines. C’est le mode temporel du mythe, du sacré et des archétypes de l’inconscient collectif.

   


Quant au personnage assis sur la couette, il condense plusieurs aspects : d’abord la petite fille laissée seule et dont personne n’avait le temps de s’occuper qu’était cette femme pendant son enfance ;
puis l’enfant symbolique du devenir exprimé par la bonzesse miniature dans sa robe rouge, figure emblématique de la sérénité bouddhique.
Puis nous avons aussi l’arc-en-ciel qui symbolise le souhait de faire la paix avec un passé difficile et une situation conjugale sclérosante.

Plus que les images, ce qui a frappé l’analysante, c’est l’effet qu’elles ont produit sur elle : une efficacité ne passant pas par les mots mais par ce regard étayant et valorisant que jamais sa mère ni son père n’ont pu poser sur elle. C’est d’ailleurs ce regard qu’elle vient solliciter dans le transfert de la part de son analyste dont le cabinet est tapissé de cette couleur rouge orangé de la tunique des moines bouddhistes…Ceci illustre aussi à quel point la dynamique du transfert irrigue et nourrit le travail.

Il existe une question récurrente à propos d’interprétation, c’est l’évaluation de sa pertinence. Existerait-il des critères de vérité ?

Comme c’est le cas dans les autres écoles analytiques, l’interprétation est d’abord une hypothèse proposée à l’analysant puis élaborée à deux. C’est par l’effet produit par cette interprétation sur l’analysant que l’on découvre si on a fourni une interprétation utile. Jung insiste sur la nécessité d’obtenir l’assentiment du patient à l’interprétation proposée.



Il arrive qu’un seul rêve soit insuffisant pour donner lieu à une élaboration suffisamment poussée. Jung a souvent recommandé de s’attacher à interpréter des séries de rêves dans lesquelles se révèle une dynamique, une évolution des représentations. Il a étudié d’abondantes séries de rêves, notamment dans deux de ses ouvrages importants : les rêves de Miss Miller dans « Métamorphoses de l’âme et ses symboles » et ceux du physicien Pauli dans « Psychologie et alchimie ». 

Claire Dorly  "Les territoires du rêve"
Texte complet ici

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